Dans mon livre Les études prospectives dans les relations internationales, publié au Maroc en 1992 (deuxième édition, p. 139), j’écrivais textuellement : « Un ensemble de transformations en cours et futures affaiblira l’importance du parapluie militaire américain sur l’Europe, ce qui pourrait conduire, au cours des vingt prochaines années, à la désintégration de l’Alliance atlantique. » J’ai réaffirmé cette idée mot pour mot (p. 23) dans mon étude sur L’avenir de la position internationale des États-Unis, publiée dans la revue Politique internationale (Centre d’études stratégiques d’Al-Ahram, Égypte, 1996), en soulignant que les évolutions au sein de l’Union européenne « placeront la fonction de l’OTAN au cœur du débat, à la lumière de l’article V du traité de Maastricht de 1992, qui prévoit l’élaboration d’une politique européenne commune de défense menant, à terme, à une défense collective, ainsi que le traitement des questions de défense au sein d’une instance européenne distincte de l’OTAN ».
Un regard historique sur l’Alliance avant l’arrivée de Trump au pouvoir (2016 et 2024) montre que l’OTAN a surmonté de nombreuses crises internes. Toutefois, la plupart de ces crises se sont produites pendant la guerre froide ou à la suite de certaines de ses retombées. L’OTAN a semblé proche de l’effondrement lors du débat intense sur le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest dans les années 1950, puis lors de la crise de Suez en 1956, lorsque Washington refusa de soutenir la tentative franco-britannique de s’emparer du canal de Suez. L’Alliance parut également au bord de l’implosion lorsque les tensions entre les États-Unis et la France s’aggravèrent au point que Paris se retira du commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966 et exigea le départ de toutes les forces américaines de son territoire. Les conflits financiers et monétaires des années 1960 et 1970 ébranlèrent aussi la relation transatlantique, tout comme les débats sur la course aux armements et leur limitation dans les années 1980, qui secouèrent les fondements de l’OTAN. À cela s’ajoutèrent les profondes divergences entre les principales puissances européennes — à l’exception du Royaume-Uni — et les États-Unis au sujet de l’invasion de l’Irak en 2003.
Tout cela témoigne de la grande capacité d’adaptation de l’OTAN. Le point essentiel, cependant, est que toutes ces phases d’adaptation se sont inscrites dans un cadre unique : l’émergence du bloc socialiste centré sur Moscou et l’escalade de la guerre froide. L’Europe, divisée en un « bloc socialiste » et un « bloc capitaliste », avec la création du Pacte de Varsovie et les interventions soviétiques dans plusieurs pays (Hongrie, Tchécoslovaquie, etc.), constituait le principal centre d’intérêt américain. L’Europe était le théâtre majeur de la confrontation, ce qui a conduit l’Alliance à se renforcer sur le continent. Le nombre de membres est passé de 12 à 32, les derniers étant la Finlande et la Suède — une évolution qui n’est pas sans lien avec l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 puis le déclenchement de la guerre en Ukraine.
À l’étape actuelle, on observe un changement stratégique dans la vision américaine, qui n’efface pas totalement les héritages de la phase précédente mais les relègue au second plan. La montée en puissance de la Chine a déplacé, dans la perception américaine, le principal danger sécuritaire vers le détroit de Taïwan, plutôt que vers l’ancienne frontière entre l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest ou l’expansion soviétique en Europe de l’Est. Depuis les années 1980, un nombre croissant de penseurs américains estiment qu’une transformation stratégique de l’ordre international est en cours, marquée par un déplacement du centre de gravité de l’Ouest vers l’Est, en particulier vers la Chine. Ces inquiétudes géostratégiques américaines ont été renforcées par plusieurs facteurs :
Les taux de croissance de l’économie chinoise : Depuis les « quatre modernisations » et les transformations structurelles de la gouvernance à partir de 1978, la Chine a occupé pendant longtemps la première place mondiale. En parité de pouvoir d’achat (PPA), l’économie chinoise a dépassé celle des États-Unis, faisant de la Chine la première puissance économique mondiale. En 2025, la Chine a atteint environ 41 000 milliards de dollars, contre 30 600 milliards pour les États-Unis — soit un PIB équivalent à la somme des PIB américain, allemand et français réunis. Comparativement, entre 2000 et 2025, la Chine a multiplié son PIB (en PPA) par environ vingt, tandis que celui des États-Unis n’a été multiplié que par trois. Le taux de croissance moyen chinois sur la période a été d’environ 8 %, contre 2,1 % pour les États-Unis. Il suffit de noter que la part de la Chine dans le PIB mondial équivaut désormais à celle de l’ensemble du continent européen. L’esprit stratégique américain a alors compris que le rival n’était plus le « concurrent idéologico-militaire voisin de l’Europe », mais qu’il se situait ailleurs. Le détroit de Taïwan est devenu plus important que les frontières ukrainiennes ou que ne l’était jadis le mur de Berlin. Trump poursuit la Chine sur tous les fronts, tout en laissant la Russie « dévorer l’Ukraine » et occuper près de 22 % de son territoire. L’abandon américain de l’Ukraine est d’ailleurs devenu une conviction claire pour Zelensky. L’OTAN se retrouve incapable de s’adapter à ce basculement, d’autant que des partenaires comme le Japon — ainsi que Taïwan et parfois les Philippines — en appellent constamment à Washington chaque fois que des avions chinois survolent Taïwan ou ses voies maritimes.
Le postulat stratégique chinois concernant Taïwan : L’un des principes fondamentaux de la stratégie chinoise est que Taïwan doit revenir à la « mère patrie ». Selon la plupart des études chinoises et des publications du Parti, l’année 2027 apparaît comme l’échéance décisive sur ce dossier, ce que les États-Unis ne prennent pas à la légère. Cette perspective est comparable à la perception européenne du danger que représente l’intervention russe en Ukraine.
La crise du Groenland : La majorité des crises auxquelles l’OTAN a été confrontée par le passé concernaient des questions extérieures à l’Europe (Suez, l’Irak, ou les retombées de la position américaine, notamment sur le remplacement du colonialisme européen — comme ce fut le cas durant la guerre de libération algérienne), sans exclure certaines questions européennes. Aujourd’hui, en revanche, le différend porte sur des enjeux touchant au cœur même de la stratégie de sécurité européenne. Il suffit de souligner les points suivants : a. L’insistance américaine manifeste pour prendre le contrôle du Groenland, sous prétexte des convoitises russe et chinoise sur l’île. Cet argument était recevable durant la guerre froide et après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les États-Unis disposaient de 14 bases au Groenland. Aujourd’hui, toutes les études stratégiques européennes indiquent que l’objectif réel réside dans les dix minerais précieux que recèle l’île, dont la superficie dépasse de plus de six fois celle de l’Allemagne. Ces ressources pourraient contribuer à réduire l’avantage compétitif de la Chine dans les minerais rares. Dès lors, l’Europe ne voit plus de différence entre le prétendu « danger russe ou chinois » et le danger américain, que Trump a lui-même confirmé en déclarant qu’il prendrait l’île « par la paix ou par la guerre ». Il convient de rappeler que l’article 5 du traité de l’OTAN prévoit une défense collective contre un ennemi extérieur, mais ne précise rien quant à un « ennemi au sein de l’Alliance ». L’OTAN adoptera-t-elle au Groenland la même attitude que lors de l’invasion turque de Chypre en 1974, alors que la Grèce et la Turquie étaient toutes deux membres de l’Alliance ? Il est également frappant de constater que l’accord signé entre le Danemark et les États-Unis en 1941 prévoit la défense du Groenland contre « toute puissance non américaine ». Quelle est donc l’interprétation juridique si la puissance agresseur est précisément les États-Unis ? Même la déclaration franco-germano-britannique a, de manière inquiétante pour le Danemark, souligné que l’avenir du Groenland est « une affaire danoise et groenlandaise ». b. L’envoi de forces militaires européennes, même symboliques à ce stade, par la France, l’Allemagne, la Suède, la Norvège et la Finlande, indique que la situation évolue uniquement vers l’escalade. Le vice-Premier ministre du Groenland prévoit d’ailleurs une augmentation des effectifs. c. La profondeur des divisions au sein du bloc européen de l’OTAN : Sur les 27 États membres de l’Union européenne, seuls six ont exprimé un soutien clair au Danemark. La Pologne apparaît comme la plus inquiète, sa frontière de 232 kilomètres avec la Russie et la leçon ukrainienne pesant lourdement dans l’esprit polonais. La France de Macron semble la moins compréhensive à l’égard des arguments de Trump, suivie par l’Allemagne, tandis que le Royaume-Uni demeure attaché à son héritage anglo-saxon. d. Les divergences européennes sur l’utilisation des réserves financières russes pour la reconstruction de l’Ukraine. Trump a attisé cette question jusqu’à appeler l’Europe à acheter des armes américaines avec les réserves russes détenues en Europe et à les transférer à l’Ukraine — une perspective dont plusieurs États européens redoutent les conséquences. e. Les politiques de Trump à l’égard de l’Europe ne semblent guère conciliantes : Il a imposé des droits de douane de 15 % sur le commerce européen, sans réaction européenne équivalente, tout en exerçant des pressions pour porter les dépenses de défense à 5 % du PIB pour chaque membre de l’OTAN, une exigence que nombre d’Européens cherchent à éviter.
Conclusion :
Le Danemark, par la voix de ses responsables et de ses principaux analystes, estime que « la prise de contrôle américaine du Groenland signifierait la fin de l’OTAN ». La décision de Trump, en juin 2025, de transférer la responsabilité de la base américaine au Groenland (environ 200 personnels) du commandement européen des forces américaines au commandement nord-américain a accru les inquiétudes du Danemark et de plusieurs autres pays européens. Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a qualifié l’affaire de « catastrophe politique », tandis que la majorité des médias européens affirment que le prétexte des risques russe et chinois n’est rien de plus qu’un argument fallacieux.
Poutine semble parfaitement conscient de ce qui se joue. Les politiques de Trump envers l’OTAN relèvent-elles d’une « main cachée » russe, ou bien l’étroitesse de la vision de Trump est-elle exploitée par l’ancien homme du KGB ? Peut-être, peut-être pas. Le sort est désormais entre les mains d’un homme que la plupart des spécialistes du monde s’accordent à qualifier d’imprévisible.



