La transformation du système international: de la bipolarité à la multipolarité émergente

Les relations internationales n’ont jamais été statiques ; elles ont au contraire évolué en fonction des conditions changeantes et des dynamiques produites par l’environnement international. Comme il est communément admis en science politique, « la seule constante en politique est le changement ». Cela renvoie à ce que l’on appelle le processus historique ou le déterminisme historique. Au fil des décennies, les transformations politiques et sociales au sein du système international ont engendré un ordre mondial en perpétuelle mutation, façonné par les conditions politiques et l’interaction internationale continue. Cette étude examine la formation du système international et les transformations qu’il a connues à travers plusieurs axes principaux :
Axe stratégique :
Il existe une analogie organique, de nature biologique, entre le territoire de l’État et le corps d’un organisme vivant, comme l’ont proposé des penseurs tels que Haushofer, Ratzel et Kjellén. Selon cette perspective, le territoire d’un État doit croître comme croît un organisme vivant ; un État qui ne s’étend pas est considéré comme un « État malade ». Cette croissance s’effectue par l’expansion territoriale aux dépens des États plus petits, c’est-à-dire en les dominant et en les absorbant. Kjellén est allé plus loin en affirmant que le territoire de l’État correspond au corps d’un être vivant : la capitale en représente le cœur, les fleuves en sont les artères et les individus en constituent les cellules.
Dans la même logique, Ratzel considérait que le conflit international est avant tout une lutte entre unités politiques, débouchant sur la survie du plus fort. Il soulignait également que l’expansion des grandes puissances nécessite une économie solide, une puissance militaire avancée et une base démographique importante. Les petits États, en revanche, sont condamnés à graviter dans l’orbite des grandes puissances ou à être absorbés par la force. À terme, les grandes puissances elles-mêmes entrent en conflit, l’une d’entre elles finissant par s’imposer comme puissance dominante à l’échelle mondiale.
Historiquement, les relations internationales différaient de ce que l’on observe dans le système international contemporain. Les théories stratégiques concevaient autrefois les conflits mondiaux comme une opposition entre puissances maritimes et continentales. L’ensemble formé par l’Asie, l’Afrique et l’Europe était désigné comme « l’île mondiale ». Selon Halford Mackinder, qui contrôle le « Heartland » contrôle l’île mondiale, et qui contrôle l’île mondiale contrôle le monde. Aujourd’hui, le « cœur du monde » est souvent identifié au Moyen-Orient. Le contrôle de cette région implique une influence sur la puissance mondiale en raison de son importance géopolitique et stratégique, ainsi que de ses vastes ressources énergétiques (pétrole et gaz), représentant environ 30 % de la production énergétique mondiale.
Mackinder n’était pas seulement un théoricien ; il estimait que le géographe devait explorer lui-même le terrain afin de vérifier les réalités géographiques.
Axe II : La fin de la Seconde Guerre mondiale et la bipolarité (américano-soviétique) :
À la suite de la victoire des Alliés en 1945, l’Organisation des Nations Unies a été fondée par cinq grandes puissances : les États-Unis, la Chine, la Russie, le Royaume-Uni et la France. Ces États sont devenus membres permanents du Conseil de sécurité, aux côtés de dix membres non permanents élus pour deux ans. Le Conseil de sécurité constitue l’organe exécutif de l’ONU. Les décisions procédurales nécessitent l’accord des membres, chacun disposant d’un droit de veto. Les décisions substantielles (relevant du chapitre VII) exigent l’approbation de tous les membres permanents sans recours au veto.
Pendant la guerre froide, les décisions relevant du chapitre VII ont été largement bloquées en raison de l’usage intensif du veto par l’Union soviétique, principal rival des États-Unis. Après la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique, ces décisions ont été adoptées plus fréquemment, en raison de l’absence de veto soviétique. À cette époque, les États-Unis représentaient environ 30 % de l’économie mondiale et contribuaient à hauteur similaire au budget de l’ONU, ce qui en faisait l’acteur financier et politique le plus influent au sein de l’organisation.
Axe III : La fin de la guerre froide et l’émergence de l’unipolarité :
Le système international est passé d’une structure bipolaire à une structure unipolaire, dominée par les États-Unis. Les puissances émergentes, dont la Russie, ont pris conscience de la difficulté de contester seules cette domination. Elles ont donc cherché à s’organiser à travers des alliances et des structures telles que l’Organisation de coopération de Shanghai et le groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, ainsi que plusieurs républiques d’Asie centrale).
Après la crise financière mondiale de 2008, ces pays ont appelé à réduire la dépendance au dollar américain dans les échanges internationaux, en proposant un système fondé sur un panier de monnaies, incluant notamment le yuan chinois.
Le groupe BRICS, en tant que bloc économique mondial, a été conceptualisé en septembre 2006 lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York.
Axe IV : La compétition économique sino-américaine dans le système international :
Pendant la guerre froide, l’Union soviétique constituait le principal rival des États-Unis. Ces derniers ont affaibli l’Union soviétique en l’entraînant dans une course aux armements dans les années 1980, que son économie n’a pas pu soutenir, ce qui a conduit à son effondrement et à l’indépendance de ses républiques à la fin du XXe siècle, permettant aux États-Unis de dominer le système international.
Cependant, la Chine a émergé comme un nouveau concurrent. Sa transformation d’une économie agricole en une économie industrielle à partir de 1978 a permis une croissance rapide. En quelques décennies, la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale. En 2013, son PIB atteignait environ 5 000 milliards de dollars avec un taux de croissance de 9 %, contre 13 000 milliards et 4 % pour les États-Unis. En 2025, le PIB chinois avoisinait 18 000 milliards de dollars avec une croissance de 12 %, contre 23 000 milliards et 7 % pour les États-Unis, réduisant ainsi l’écart économique.
L’ascension de la Chine repose sur de grandes initiatives économiques telles que les « Nouvelles routes de la soie » et des investissements stratégiques dans des ports comme Gwadar au Pakistan (opérationnel depuis 2013), ainsi que sur sa dépendance aux exportations énergétiques iraniennes — la Chine importe environ 40 % des exportations extérieures de pétrole iranien. Ces évolutions ont remis en question l’influence mondiale des États-Unis.
En réponse, les États-Unis ont cherché à élaborer des stratégies géopolitiques visant à contrer l’expansion économique chinoise, notamment au Moyen-Orient. L’une de ces stratégies consiste à remodeler la région dans le cadre d’un « Nouveau Moyen-Orient », ce qui suppose le contrôle de l’Iran, considéré comme un pivot stratégique majeur.
Axe V : Le conflit américano-israélo-iranien :
Deux principales lectures existent concernant le conflit impliquant les États-Unis et Israël d’un côté, et l’Iran de l’autre. Le conflit entre Israël et l’Iran est souvent décrit comme une « guerre à somme nulle », où chaque partie cherche à éliminer totalement l’autre, en raison de leurs récits idéologiques et religieux respectifs. En revanche, le conflit entre les États-Unis et l’Iran est perçu comme principalement économique, visant à affaiblir l’influence chinoise dans la région.
Les intérêts américains et israéliens convergent dans cette confrontation. Les doctrines stratégiques israéliennes mettent l’accent sur une expansion territoriale « de la mer au fleuve », ce qui implique la neutralisation de l’Iran, considéré comme l’obstacle principal. De son côté, l’Iran se perçoit comme un État porteur d’une mission religieuse visant à préparer l’avènement de l’Imam caché et à instaurer la justice, ce qui implique une opposition frontale à Israël, perçu comme une entité illégitime.
Conclusion :
Au regard de ce qui précède, le conflit actuel ne devrait pas rester limité à l’Iran, mais pourrait s’étendre à l’ensemble de la région, dans le cadre de la stratégie israélienne et de la vision américaine d’un « Nouveau Moyen-Orient », élaborée depuis le début des années 1990 après l’effondrement de l’Union soviétique et l’émergence de la thèse de la « fin de l’histoire » de Fukuyama.
Cependant, des études récentes indiquent que les États-Unis ne sont plus la seule puissance dominante du système international. Leur influence relative, notamment sur le plan économique, a diminué. Avec la montée en puissance de la Chine et la coordination croissante des puissances émergentes au sein d’organisations régionales et internationales, le système international semble évoluer vers un modèle multipolaire. Dans cet ordre en devenir, les États-Unis demeurent une puissance majeure, mais ne constituent plus l’unique hégémonie mondiale.



