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Mort de Khamenei: scénarios de succession et équilibres de transition dans la République islamique

L’Iran entre dans une nouvelle phase avec l’absence de l’ayatollah Ali Khamenei. Sur le plan constitutionnel, la République islamique ne devrait pas rencontrer de difficulté majeure pour combler le vide : la Constitution iranienne encadre clairement cette situation. Toutefois, la dimension critique réside dans le fait que cette transition intervient dans un contexte de confrontation militaire ouverte impliquant l’Iran.

L’article 111 de la Constitution prévoit qu’en cas de décès, de démission ou de destitution du Guide, l’Assemblée des experts doit procéder « dans les plus brefs délais » à la désignation d’un nouveau Guide (sans préciser de délai exact). En attendant, un conseil composé du président de la République, du chef du pouvoir judiciaire et d’un jurisconsulte du Conseil des gardiens — choisi par le Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime — assume provisoirement l’ensemble des fonctions du Guide. Le texte qualifie explicitement cette instance de temporaire. Cependant, il ne fixe ni la durée maximale des délibérations ni la marche à suivre en cas d’absence de consensus.

La guerre, c’est la guerre

« La guerre est la guerre. Nous connaissons la puissance de l’armée américaine et sa capacité de frappe, mais nous sommes capables de lui infliger des dommages et de menacer ses intérêts. » C’est en ces termes qu’un responsable iranien rencontré à Téhéran décrivait la situation au moment où les États-Unis et Israël lançaient, le 28 février 2026 au matin, des frappes contre plusieurs cibles en Iran.

Les attaques ont visé le bureau du Guide suprême, les ministères du Renseignement et de la Défense, des centres de commandement sécuritaire, l’Organisation de l’énergie atomique ainsi que le bâtiment du pouvoir judiciaire. Les frappes ont touché notamment Téhéran, Lorestan, Alborz, Tabriz, Qom, Chabahar, Kermanshah, Ardabil, Khorramabad, Ourmia, Ispahan, Mahabad et Bandar Abbas. L’Iran a riposté par des frappes de missiles et de drones contre des bases militaires américaines dans la région du Golfe ainsi que contre des cibles situées dans les territoires palestiniens occupés.

Après la confrontation de juin 2025, qui avait duré douze jours et opposé directement Israël et les États-Unis à l’Iran, l’hypothèse d’une reprise des hostilités n’est plus théorique : elle constitue désormais une réalité stratégique.

Après des décennies de confrontation indirecte — marquée par la dissuasion, la coercition et l’influence sans affrontement frontal — le conflit a franchi des seuils longtemps évités depuis la révolution islamique. Le concept de « zone grise » ne suffit plus à expliquer la dynamique actuelle. L’équation stratégique s’est profondément modifiée après « Déluge d’Al-Aqsa », la guerre à Gaza et la montée en Israël d’une perception stratégique considérant l’Iran comme une menace existentielle.

Si la confrontation entre l’Iran et les États-Unis n’est pas nouvelle, elle a atteint un niveau inédit. Le conflit est passé d’une logique d’échanges ponctuels à une confrontation systémique. L’intensification des sanctions, des pressions financières et des opérations indirectes a créé un environnement de guerre prolongée visant une confrontation courte et décisive. Du point de vue iranien, cependant, les objectifs américains restent difficilement réalisables.

L’Iran a cherché à éviter une guerre totale. Cette posture n’est pas seulement conjoncturelle ; elle est enracinée dans la culture stratégique iranienne, marquée par le coût humain et économique de la guerre Iran-Irak. Téhéran combine ainsi préparation à la confrontation et volonté de maîtrise de l’escalade, préférant un conflit contrôlé dont les coûts sont absorbables à une guerre généralisée.

Sur le dossier nucléaire, l’Iran a participé aux négociations et proposé notamment de transformer la fatwa de l’ayatollah Khomeini interdisant l’arme nucléaire en loi parlementaire. Il a également proposé de diluer l’uranium enrichi à 60 % pour le convertir en combustible nucléaire. En revanche, il n’était pas disposé à renoncer au principe de l’enrichissement.

Selon Abolfazl Amouei, assistant spécial du président du Parlement iranien, le mandat du négociateur iranien consistait à préserver l’essence du programme nucléaire, notamment sa dimension scientifique et technologique, en particulier l’enrichissement. L’Iran insiste sur le maintien de l’ensemble de la chaîne : matière première, savoir scientifique, production industrielle, construction de réacteurs et fabrication de combustible.

Un expert sécuritaire iranien estime que l’option de l’affrontement ne peut plus être exclue de la pensée stratégique iranienne. Selon lui, les négociations récentes ne constituaient qu’un prélude à l’attaque. Il affirme également que l’Iran dispose de capacités non révélées — « ni missiles, ni drones, ni arme nucléaire » — susceptibles de modifier l’équation stratégique. Bien que l’armée américaine demeure la plus puissante au monde en termes matériels, l’Iran serait capable d’endurer de lourdes pertes tout en infligeant des dommages significatifs aux intérêts américains.

Les capacités balistiques constituent le pilier central de la puissance iranienne. Le programme a évolué en trois générations : d’abord des missiles de courte portée et peu précis, puis des systèmes plus précis mais à portée limitée, et enfin des missiles combinant précision et longue portée. Contrairement au programme nucléaire soumis à des inspections internationales, les informations sur le programme balistique restent limitées.

Sous l’effet des sanctions, l’Iran a été contraint de développer ses capacités domestiques. Longtemps limitée à environ 3 % du budget national jusqu’en 2022, la part des dépenses militaires est passée à 4 %, puis à près de 6 %. L’investissement dans la production nationale de missiles a permis de réduire drastiquement les coûts. La production serait organisée en cellules décentralisées capables de fonctionner même dans des conditions difficiles.

La structure du pouvoir et les scénarios de succession

La question de la succession se joue à deux niveaux : le mécanisme constitutionnel formel et les équilibres politiques et sécuritaires réels qui déterminent l’issue.

Juridiquement, l’Assemblée des experts élit le Guide suprême. Un candidat doit obtenir au moins les deux tiers des voix. À défaut, le conseil provisoire mentionné à l’article 111 pourrait prolonger l’intérim.

Plusieurs réunions tenues par Khamenei avant son décès suggèrent que des scénarios de succession avaient été envisagés. Toutefois, ces discussions ne prévoyaient pas nécessairement un contexte de guerre ouverte.

Dans une période de transition marquée par une crise sécuritaire, la priorité du régime est la stabilité et le contrôle décisionnel. Les ajustements politiques viennent ensuite.

Le scénario le plus cohérent avec la logique institutionnelle iranienne serait l’élection rapide d’un successeur conservateur ou consensuel garantissant la continuité du système et envoyant un signal de cohésion interne et externe.

Un autre scénario envisage un rôle accru de l’institution sécuritaire et militaire — notamment des Gardiens de la révolution — avec l’élection d’une figure offrant une couverture religieuse et constitutionnelle à une centralisation accrue du pouvoir sécuritaire.

La formation d’un conseil de direction est également envisageable si aucun consensus ne se dégage. Prolonger la transition pourrait alors être préférable à l’imposition d’un candidat clivant.

L’option d’une figure plus pragmatique et flexible reste possible, mais probablement à un stade ultérieur, une fois la stabilité assurée.

Quant au scénario d’une « transmission » à Mojtaba Khamenei, il apparaît comme le moins probable, d’autant que le Guide avait exprimé son opposition à toute forme de succession héréditaire.

Un conflit interne au sein de l’élite demeure l’hypothèse la moins probable mais la plus lourde de conséquences. Toutefois, la solidité des institutions sécuritaires réduit ce risque.

Les acteurs clés de la phase à venir seront l’Assemblée des experts, l’institution sécuritaire — en particulier les Gardiens de la révolution — et l’establishment religieux (hawza).

Conclusion

La transition du leadership en Iran reste institutionnellement encadrée par l’article 111, garantissant la continuité du pouvoir via un conseil provisoire jusqu’à l’élection d’un nouveau Guide, sans limite temporelle définie. Dans un contexte de guerre ouverte et de confrontation systémique, la priorité du régime sera la stabilité et la maîtrise du tempo stratégique avant toute ouverture politique.

Le scénario le plus probable demeure l’élection rapide d’un dirigeant conservateur ou consensuel assurant la continuité du système, possiblement accompagné d’un rôle accru de l’appareil sécuritaire. En cas de blocage, la transition pourrait se prolonger ou évoluer vers une formule collégiale.

La légitimité du futur Guide dépendra de sa capacité à combiner dissuasion, gestion des négociations et réduction des coûts internes du conflit. Le test immédiat sera la rapidité du consensus au sein de l’Assemblée des experts, la cohésion du cercle sécuritaire et sa capacité à absorber le choc social tout en évitant une dérive vers des crises plus profondes.

Mohamed SAKHRI

Je suis Mohamed Sakhri, fondateur de World Policy Hub. Je suis titulaire d’une licence en science politique et relations internationales, ainsi que d’un master en études de sécurité internationale. Mon parcours académique m’a offert une solide base en théorie politique, affaires mondiales et études stratégiques, me permettant d’analyser les défis complexes auxquels sont confrontés aujourd’hui les États et les institutions politiques.

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