L’invention du Sahel: Déconstruction du processus intellectuel de l’opération Barkhane

Le livre « L’invention du Sahel » de Jean-Loup Amselle aborde les traditions et perceptions postcoloniales contemporaines de la France concernant la région entre le désert du Sahara et la savane africaine, en abordant les préjugés et stéréotypes associés aux ethnies et nationalités qui habitent cette région. Il explore les relations imbriquées entre les intellectuels de cette région et l’élite culturelle française, en examinant comment cette connexion influence le rythme de la production romanesque et cinématographique de ces intellectuels, dans des cadres préalablement façonnés par la France.
L’inquiétude prédominante de la France vis-à-vis du Sahel
La France n’est pas revenue au Sahel au début de 2013 simplement avec des chasseurs « Rafale » et des véhicules blindés « Panhard » pour mettre fin au contrôle des groupes armés sur les grandes villes d’Azawad. Au lieu de cela, elle a apporté, comme elle l’a fait lors de la construction de son empire colonial il y a des siècles, son appareil théorique et son arsenal intellectuel colonial. Les phases initiales de cette intervention militaire ont été marquées par un discours médiatique qui se réjouissait de ce qui était perçu comme le salut du Mali face à l’effondrement, notamment à travers des chaînes comme « France 24 », nouvellement établies pour renforcer ses agendas et politiques dans sa sphère francophone héritée de l’époque coloniale. Le monde académique français ne fut pas en reste pour embrasser le récit construit autour des rôles de Paris dans la stabilisation du Mali, le présentant comme partie d’une mission ancienne que la France poursuivait pour sauver l’Afrique indépendante du sang versé, à travers des opérations militaires comme « Artemis » dans l’est de la République Démocratique du Congo et « Licorne » en Côte d’Ivoire. L’establishment militaire officiel en France et l’OTAN étaient également intriqués dans l’émergence de ces initiatives académiques.
Prenant exemple sur les premiers travaux concernant « l’opération Serval », Amselle note que l’Académie de Saint-Cyr, l’une des plus anciennes institutions de formation militaire en France, et l’Académie des sciences d’outre-mer (anciennement l’Académie des sciences coloniales) étaient au cœur de la recherche et de la réflexion sur la région du Sahel et les luttes pour le pouvoir, la terre et l’influence à l’intérieur. Le premier traité substantiel traitant des défis du Sahel fut publié environ deux mois après l’intervention de la France, sous le titre « L’opération Serval au Mali : une analyse de l’intervention française », exprimant un optimisme quant à l’intervention française et au rôle de Paris dans la stabilisation de la région, soutenu par plus d’un siècle d’expérience, face à une réticence américaine pour un engagement direct. Des historiens et des chercheurs militaires de l’Académie de Saint-Cyr ont contribué à ce travail, voyant « l’opération Serval » comme une manifestation de la revitalisation de la puissance militaire française.
Un autre ouvrage, publié fin 2014, intitulé « Mali : Une paix à mériter… analyses et témoignages sur l’opération Serval », examine de près la capacité de l’armée française à naviguer dans les régions du Sahel et du Sahara, tout en adoptant une approche géoculturelle du conflit et des défis présents dans la région, présentant des témoignages de huit officiers sur des batailles et des efforts pour vaincre les « jihadistes ».
Au cours des années suivantes, un large éventail de journalistes et de chercheurs accompagnera les orientations de Paris et de ses alliés dans la région (notamment la Mauritanie et le Tchad), mettant en lumière l’importance de la coopération régionale, renforcée par le soutien financier et diplomatique occidental, à travers le « G5 Sahel », lancé en 2014 depuis Nouakchott, qui est devenu un pari solide pour certains dirigeants régionaux, comme l’ancien président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz. Dans ce contexte, diverses approches ont loué ce qui était perçu comme un mélange de tactiques de développement social dans les efforts de lutte contre le terrorisme.
Alors que l’influence française décroît et que les forces françaises commencent un retrait progressif des pays du Sahel, le paysage médiatique et académique en France sera riche en lectures tentant de saisir ce moment charnière dans la relation de Paris avec les nations du Sahel, notamment à la lumière de la visibilité croissante des drapeaux russes pendant les manifestations contre les régimes en place au Mali, au Burkina Faso et au Niger, couplée à l’évolution subséquente des relations entre Moscou et les capitales de ces nations. Ces travaux critiqueront les politiques françaises, en particulier l’approche d’Emmanuel Macron face à la crise du Sahel et son incapacité à s’engager de manière compétente avec ses homologues africains.
Cependant, que se passerait-il si l’approche française du Sahel et des crises qu’il traverse était fondamentalement construite sur des perceptions erronées et des classifications biaisées dès le départ ? Et si elle portait en elle les germes de l’échec et de la désillusion ? Et si le Sahel lui-même était une rébellion contre la géographie et le réseau de relations tissé par les groupes ethniques et tribus de la région tout au long de l’histoire ?
Dans cette veine, en posant ces questions ainsi que celles entourant les modes de vie des groupes ethniques sahéliens et leurs moyens de subsistance, et en interrogeant ce qui est devenu une évidence en matière de phrases et de classifications, Amselle, professeur d’anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, entraîne le lecteur dans un voyage à travers la généalogie du concept de Sahel, examinant les structures culturelles et les connexions intellectuelles entre Paris et l’Afrique francophone et le rôle de ces cadres dans la solidification et l’ancrage de la vision et de la perspective françaises souhaitées du Sahel. Il aborde également l’imaginaire français et sa structuration des ethnicités sahéliennes telles que les Touaregs, les Maures blancs, les Peuls et les Mandingues, tout en évoquant une arabisation des perspectives et des approches françaises concernant les conflits émergents dans la région.
Le Sahel : Le récit colonial français en quête de racines et de manifestations
Après une brève introduction, Amselle ouvre le premier chapitre en indiquant que le terme « Sahel » est couramment utilisé dans les traditions françaises ; il a des origines arabes et désigne la zone où la terre rencontre l’eau, synonyme de termes comme « rive », « côte » et « bord ». Il soutient cette notion en faisant référence à un mot d’origine similaire, « sawahili », une langue largement parlée le long des côtes de l’est africain. Amselle ne justifie pas cette proposition par des sources arabes canoniques, mais plutôt par le recours des historiens et voyageurs arabes au terme « terre du Soudan », apparaissant dans les œuvres d’Ibn Fadlan et d’Ibn Battuta. Il exonère également les langues et classifications locales à l’intérieur du Mali de désigner la région avec un terme synonyme de « Sahel ».
En scrutant les premiers écrits des colonisateurs français, Amselle affirme que le terme « Sahel » est apparu pour la première fois dans le contexte du colonialisme français par le botaniste Auguste Chevalier à la fin du 19e et au début du 20e siècle, utilisé pour décrire certaines zones climatiques et environnementales, les délimitant avec des types spécifiques de végétation régis par des régimes de pluie fixes. Chevalier évoque le climat côtier trouvé à proximité de Tombouctou, le contrastant avec les climats soudanais et guinéens situés au sud.
L’auteur fait également référence à des chercheurs français éminents tels que Raymond Mauny, Théodore Monod et Jean Gallais, ainsi qu’à leurs efforts pour définir cet espace sur les plans climatique, environnemental, ethnique et relatif à ses modes de vie. Alors que Mauny, un historien notable de l’Afrique, dépeint deux Sahels bordant le Sahara au nord et au sud, Monod, un naturaliste expert sur le désert, décrit le Sahel comme une zone adjacent au désert vers le sud, s’étendant des côtes atlantiques aux rives de la mer Rouge. Monod caractérise cette zone comme relativement aride et similaire à la sécheresse, où les précipitations annuelles varient entre 100 et 250 mm dans ses régions nordiques, s’élevant à entre 400 et 500 mm à son extrémité sud.
Amselle retrace les vulnérabilités qui ont frappé le Sahel, menant à des insurrections des Touaregs, à la montée des groupes jihadistes à Azawad, à l’intervention française subséquente, et à la montée des inquiétudes concernant les Peuls. Il élabore sur la sécheresse des années 1970, qui a engendré les premiers réfugiés climatiques, l’appauvrissement dû à l’expansion de l’agriculture commerciale, les programmes de réformes structurelles dans les années 1980, et la privatisation des entreprises d’État, soulignant les conséquences de la négligence des liens entre le nord et le sud ainsi que de la désintégration des réseaux ouest-africains qui traversent le Sahel.
Dans sa lutte pour éteindre les flammes du conflit au Sahel, la France a négligé ces réalités, recyclant simplement son ancien appareil intellectuel colonial, débordant de représentations ethnocentriques simplistes des peuples de la région.
L’ancrage de l’intellectuel francophone dans le Sahel
Après avoir mené une vaste exploration du Sahel dans le premier chapitre, Amselle se rend en France dans le deuxième chapitre pour observer comment les maisons d’édition et les cinémas de Paris façonnent la perception des intellectuels côtiers sur leur région, leurs héritages et leurs modes d’expression religieuse, comment ils intègrent des valeurs occidentales sous diverses formes, les défendent contre des rejets locaux et la façon dont ils méprisent les approches critiques des sciences sociales qui cherchent à comprendre et analyser les phénomènes des groupes armés operant dans le Sahel, les « diabolisant » souvent et les représentant comme des incarnations du mal absolu.
L’auteur perçoit cette production comme une réponse à des conditions et cadres préétablis que la France a érigés à travers ses institutions culturelles, ses médias, ses prix littéraires et ses maisons d’éditions, consacrant d’importants efforts aux « créations » d’écrivains et penseurs d’origine africaine maintenant des relations étroites avec les élites culturelles et scientifiques établies à Paris. Il attire l’attention sur cette symbiose culturelle entre la France et certains intellectuels provenant de ses anciennes colonies africaines, qu’il décrit comme la France culturellement « se nourrissant » de l’Afrique (Françafriche), où les productions créatives des fils du continent noir, remplies de promesse et de vitalité, selon le concept de futurisme africain, servent de source fertile pour le continent vieillissant, rajeunissant ses modes de pensée et de créativité.
À travers cinq noms d’écrivains romanciers éminents brillants dans la littérature française africaine, Amselle cherche à tisser ensemble les fils reliant les romans primés et leur critique inhérente de « l’islamisme » ou la peur de l’islam, les échos de ces œuvres et les larmes versées dans divers recoins de la France sur les sort des personnages qui sont des victimes du patriarcat et de « l’islamisme » et de l’extrémisme allant à l’encontre des « véritables valeurs africaines ».
À partir des prix les plus récents décernés aux écrivains africains, en particulier le prestigieux « Prix Goncourt » attribué à l’auteur sénégalais Mohamed Mbougar Sarr en 2021, Amselle souligne cet auteur « non-conformiste », louant son roman « La Plus Secrète Mémoire des hommes » comme une « pièce magistralement conçue et multifacette, évoquant les Mille et Une Nuits, passant rapidement d’une scène à l’autre, insaisissable par nature, captivante pour les esprits, enrichie de références littéraires », mettant en avant les compétences linguistiques élevées de l’auteur. Cependant, ce récit tente de réhabiliter un auteur africain révolu, Yambo Ouologuem, qui a été accusé de plagiat de son vivant, défendant la littérature comme n’étant qu’une « empreinte sur une empreinte » ou « simple imitation de l’imitation », transportant le lecteur à travers diverses trajectoires, à travers des mondes et des littératures, avec « les senteurs de l’Afrique imprégnées de la culture nationale des Sirir » subtilement entrelacées. Selon Amselle, le texte cherche à légitimer ou à embrasser les revendications d’Ouologuem exonérant le colonialisme des guerres, de la corruption et de la perte en Afrique, accusant plutôt les conditions précoloniales.
Peut-être ce qui a captivé les juges du prix Goncourt dans « La Plus Secrète Mémoire des hommes », c’est l’opposition implicite à « l’islamisme » ou la peur de l’islam qui résonne dans deux œuvres précédentes de Mohamed Mbougar Sarr, dont l’une est « La Terre de personne » (2014), comme l’indique Amselle. Ce roman, situé dans le contexte des groupes armés s’emparant du nord du Mali, capture le conflit en cours entre « l’islam radical » et une version plus « modérée, soufie » de l’islam, chargée d’une « série de stéréotypes anti-islamistes » et de dialogues sur « l’intervention étrangère cherchant à freiner le contrôle jihadiste dans le nord », en faisant allusion à l’opération française Barkhane.
Des sociétés Wolof et Serer du Sénégal présentes dans les écrits de Mbougar Sarr, Amselle guide le lecteur le long des chemins et des récits de filles et de femmes qui, telles que décrites par l’écrivaine Dila Amadou Amal dans son roman « Les Impatientes », ont été gouvernées par les traditions peules dans le nord du Cameroun, les contraignant à la patience et à la soumission conjugale. Ici, Amselle examine également les outils et discours employés par l’écrivaine camerounaise pour susciter la résonance qui lui a valu ce prix, à travers « l’amplification de l’oppression patriarcale sous laquelle les femmes africaines sont de plus en plus voilées et enveloppées dans des tissus sombres ». Il note son utilisation de certains stéréotypes attribuant cette tyrannie masculine aux « riches marchands portant le titre de Hajji » et aux hommes imprégnés de traditions islamiques arabes avec des influences wahhabites.
Aux côtés des lauréats africains ou d’origine africaine, Amselle évoque ceux qu’il décrit comme « les distingués et les en vue en attente de distinction ». Parmi ces derniers figure le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, qui jouit d’une notoriété médiatique notable dans les médias français, plaidant pour un islam soufi modéré et l’humanisme africain tel qu’incarné par la charte mandingue dans le royaume du Mali, et le concept d’Ubuntu parmi les peuples bantous d’Afrique australe. Amselle décrit ce penseur sénégalais, avec qui il a souvent été en désaccord à travers l’écriture et la parole, comme « un intellectuel éclectique éloigné de toute controverse, attentif aux détenteurs de pouvoir, désireux de rester à l’écart de toute position politique tranchée ».
À l’instar de Bachir Diagne, le livre présente un autre modèle qu’il qualifie d’« élite mondialisée du Sahel qui traverse le monde et navigue de part et d’autre de l’Atlantique », comprenant le romancier et économiste sénégalais Felwine Sarr, auteur de « Où rêvent les hommes », qui fournit « tout ce que les lecteurs souhaitent savoir sur les rituels, la sorcellerie, et le witchcraft de la communauté serer », ainsi que deux livres économistes offrant une critique néolibérale anti-occidentale et présentant des « concepts africains » comme alternatives et moyens pour les « communautés » de reprendre le contrôle de leurs économies, telles qu’Ubuntu (humanité dans les langues bantoues), tigringa (hospitalité en Wolof), et sanankouya (parenté par le biais du taquinage), qui servent de rituels de moquerie entre ethnies et tribus, renforçant et approfondissant les relations et l’affection entre elles tout en atténuant le risque de conflit, ou du moins comme certains universitaires du patrimoine africain les présentent.
L’auteur examine également un autre ouvrage significatif qui a valu à son auteur une large reconnaissance, « Le Génocide voilé ». Dans cette étude historique, Tidiane N’Diaye, Sénégalais, postule, comme le titre l’indique, que la traite des esclaves à travers le désert et vers l’Orient islamique a été plus brutale et sévère que la traite transatlantique. Amselle estime que N’Diaye adopte une position anti-islamique dans ce livre, négligeant les racines de l’esclavage parmi les peuples africains eux-mêmes et ignorant les actions de certains leaders anticoloniaux face à ce phénomène, comme Samori Toure au Mali, tout en cherchant à souligner une « division » raciale et religieuse entre les Arabes musulmans « blancs » et les Africains « noirs ».
En ce qui concerne le cinéma, Amselle passe en revue le film « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako, le comparant à un film précédent du réalisateur franco-mauritanien, « Bamako ». Alors que le film « Bamako » tient les puissances occidentales et les institutions de Bretton Woods responsables des tragédies du continent, « Timbuktu » oppose les Tuaregs locaux ou l’Afrique noire aux forces « islamistes » arabes étrangères qui ont resserré leur prise sur cette zone, soumettant ses habitants à de graves souffrances, selon le récit du film.
Racialiser le conflit au Sahel : Comment la France percevait les peuples et ethnies du Mali et de la région
Dans le troisième chapitre, intitulé « Racialiser le conflit au Sahel », Amselle analyse les perceptions coloniales qui ont essentialisé les peuples, ethnies et nations habitant l’Afrique et le Sahel, en restreignant sa recherche au Mali. Il discute de ce qu’il appelle les « illusions raciales » qui hantent l’imaginaire des acteurs nationaux et militaires au Mali, y compris les forces occidentales et les organisations internationales. Il commence par l’« illusion touareg », qui, selon lui, a été d’abord propagée par les autorités coloniales françaises en Algérie « pour distinguer entre le mal et le bien », ou pour établir une barrière entre « les méchants Arabes musulmans noirs » et « les bons Berbères démocratiques qui se sont convertis à l’islam sans y croire réellement », selon leurs évaluations. Sous cette vision transmise du gouverneur colonial français Louis Faidherbe à l’Afrique de l’Ouest, les Touaregs, avec leur vaste paysage blanc qui fascinait des missionnaires comme Charles de Foucauld et le naturaliste Théodore Monod, occupaient une place spéciale dans l’imaginaire français, ce qui a conduit la France à les soutenir ou à ambiguïser ses positions concernant leurs actions et révoltes ainsi que leurs affiliations avec des groupes jihadistes. Amselle critique cette perception essentialisée des Touaregs comme une simplification de leur diversité et de l’amalgame d’étrangers dans leurs rangs, ainsi que la réalité des groupes marginalisés qui marchaient à leurs côtés.
Au Mali, au-delà de ses frontières, et non loin des Touaregs sur la rive sud de leur désert se trouve ce qu’Amselle appelle l’« illusion peule », qui alimente continuellement les fantasmes occidentaux, en particulier la communauté « Wodaabe » qui se targue d’incarner les meilleures qualités de la culture peule traditionnelle tout en glorifiant la beauté de leurs hommes par rapport à celle des femmes lors de festivités spéciales. L’auteur met en évidence l’attention significative que certains chercheurs ont consacrée au code éthique peul de « Pulaaku », signifiant liberté, reliant cette attention à un stéréotype qui ignore les ascendants mixtes des Peuls et leur mélange avec diverses ethnies, attribuant des qualités à différents segments de la communauté peule—quelques-uns d’entre eux ne parlant même pas la langue peule (Fulfulde)—qui n’appartiennent qu’à ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale, tels que les descendants de Cheikh Amadou, fondateur de l’Empire Massina au 18ème siècle. Il avertit que la généralisation de ces valeurs culturelles et l’hypothèse de leur universalité entre tous contribuent à obscurcir les manifestations de domination subies par les classes inférieures sous l’emprise de l’aristocratie peule.
Selon l’analyse d’Amselle, cette perception ethnique stéréotypée est insuffisante pour examiner en profondeur le conflit qui fait rage au centre du Mali. Le gouvernement malien et les intervenants externes le considèrent comme la « troisième vague de jihad peul » succédant aux campagnes de Cheikh Oumar Foutiyou Tall et de Cheikh Amadou, tandis que les élites peules de Bamako et de la diaspora voient le conflit comme un génocide contre les Peuls. Amadou Koufa, commandant de la Brigade Massina, provient d’un milieu social modeste mais résonne avec d’anciens esclaves et des éleveurs peuls appauvris, dirigeant parfois son « jihad » contre les sanctuaires du fondateur de l’Empire islamique peul de Massina dans la ville de Hamdallaye.
En discutant du génocide contre les Peuls, l’auteur fait allusion à l’invocation implicite de la tragédie tutsie au Rwanda, à travers des parallèles tirés entre les traits que les perceptions coloniales belges attribuaient à cette population en comparaison avec les Hutus, portant des éléments thématiques similaires qui assignent aux Peuls certaines caractéristiques protectrices et traits physiques en contraste avec les locaux, qui étaient vus comme les « seigneurs de la terre et les gardiens des rites sacrés ».
Plus au sud des Peuls, Amselle examine les perceptions coloniales du « bloc mandingue » du sud du Mali, qui inclut les Dogons. Les premiers colonisateurs français les considéraient favorablement et « imaginaient » leur forme d’islam comme un « islam noir » gardant des traces de revitalisme, une vision que certaines élites de cette ethnie continuent d’embrasser, la plupart des présidents maliens, sauf Alpha Oumar Konaré, étant mandingues, dont la plupart des soldats sont recrutés.
L’auteur attribue le déchaînement par Konaré des associations ethniques et régionales et la célébration des valeurs traditionnelles du peuple mandingue, telles que l’humanité (maya), l’hospitalité (diatiguiya) et la parenté (sanankouya), à des tensions croissantes. Amselle note que ces relations codifiées dans l’Empire du Mali ne concernent que les ethnies au sud (Dogon, Bambara) et quelques-unes au centre (Dogon, Buzukuru). Cependant, les groupes ethniques s’affrontant (Peuls et Touaregs contre Bambara et Dogon) n’ont pas historiquement été liés à de telles coutumes et traditions que certains promeuvent comme outils pour éteindre les tensions entre différentes ethnies et peuples africains.
Il passe en revue des interprétations tentant d’éclaircir le conflit au centre du Mali, tout en confirmant également les limites des points de vue raciaux qui le restreignent à une lutte entre éleveurs (Peuls) et pêcheurs (Dogon). Certains pêcheurs de la région sont d’origine peule, soulignant les répercussions du retrait des groupes armés (Ansar Dine, Al-Qaïda, le Mouvement pour l’Unité et le Jihad) vers le centre suite à l’intervention française au nord et à la recrutement par l’armée malienne des Dogons (pêcheurs Donzo) comme forces auxiliaires, rendant leurs villages susceptibles aux attaques des Peuls et non-Peuls.
L’auteur insiste sur la présence de facteurs religieux et de motivations économiques dans ce conflit entre les traditions jihadistes peules et les peuples du sud tout en soulignant la mobilisation extensive et transfrontalière entre les deux camps, où les Peuls du centre du Mali reçoivent un soutien ethnique de pays comme le Niger, la Guinée-Conakry et le Nigeria, tandis que les pêcheurs attirent l’attention de recrues potentielles en provenance du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire. Cependant, tout cela ne devrait pas nous amener à percevoir ce conflit comme purement religieux ; tous les Peuls ne sont pas des « jihadistes », ni tous les Dogons des païens, comme le confirme Amselle.
Concernant les récits qui insistent sur les expériences de coexistence entre pêcheurs, agriculteurs et éleveurs, l’auteur reconnaît leur nature aspirative tout en négligeant les changements accompagnant l’établissement des deux États islamiques peuls dirigés par Cheikh Amadou et Elhadj Umar. Il postule que la montée en puissance de l’identité mandingue et son emboîtement avec le récit national malien actuel sont clés pour alimenter le conflit entre le sud mandingue et le centre peul—une montée provoquée par un puissant regain de ce qui est africain et une revendication des traditions instaurées par l’Empire du Mali au 13e siècle, notamment la Déclaration Kouroukan Fouga que les intellectuels africains célèbrent semblablement à la Magna Carta britannique et à la Déclaration universelle des droits de l’homme en France, toutes deux lui étant antérieures.
Amselle ne conclut pas le troisième chapitre sans aborder les rôles joués par le colonialisme et les mécanismes étatiques nationaux (recensement ethnique, état civil) dans la cristallisation des identités et affiliations qui ont historiquement été sujettes à des changements, à des croisements et à des reformes.
La rhétorique du pouvoir au Mali : Présentation du Sahel à travers son passé
Le Mali, ou plus spécifiquement le peuple mandingue du sud du Mali, a sa lost Andalusia, son paradis perdu dont il évoque le souvenir chaque fois que les flèches de la perte et de la désintégration pénètrent leur essence. Alors que les jours infligent sang et conflits à cette nation, les Maliens invoquent la mémoire collective de prospérité économique et d’éclat culturel-scientifique illuminant les grands empires du Soudan transitoire (Ghana, Mali, Songhay).
En quête de la philosophie qui sous-tend les visions contemporaines de gouvernance au milieu de la montée de l’identité mandingue juxtaposée au nationalisme malien, Amselle explore les manifestations d’autorité au sein de ces grands empires soudanais et d’autres États fondés sur le sol malien (les empires Massina, Elhadj Umar, Samori, et le royaume de Ségu), extrayant des mots et des significations émanant de leurs pratiques de pouvoir qui établissent soit un ordre hiérarchique, soit tendent à proclamer l’égalité de tous les êtres humains.
À partir de la charte Kouroukan Fouga énoncée par Sundiata Keita, fondateur de l’Empire du Mali au 13ème siècle, qui prétend cimenter les relations de « parenté » (sanankouya) à travers cette société, l’écrivain trace des voies pour l’essor et l’établissement ferme d’un modèle hiérarchique au sein de la société mandingue. Selon Amselle, ce modèle incarne principalement le contraste au sein même du mandingue et entre les structures politiques mentionnées, séparant la noblesse (guerriers libres, ou Tontigi Horon) des esclaves (ou riquets, ou John), aux côtés de la présence moins significative de figures religieuses (marabouts) et des classes artisanales fermées (castes). Ce modèle hiérarchique accorde une importance primordiale à la propriété coercitive, ou « fanga », signifiant oppression, tel qu’illustré dans la légende du serpent dans diverses épopées des empires et états qui ont émergé au Mali, où la violence du sultan et la soumission et absorption des rivaux occupent une place centrale.
En revanche, le modèle d’égalité émerge—selon Amselle—à travers l’invocation de sentiments anti-esclavagistes dans l’héritage mandingue, quoique avec quelques contradictions entre ceux affirmant l’adoption de ce chemin par Sundiata Keita dans sa guerre contre le Samanhura Kante, l’empereur précédent de l’Empire Sosso, et ceux qui revendiquent que ce dernier a combattu les pratiques de Sundiata Keita.
Dans des lectures cherchant les racines de l’égalité dans l’héritage mandingue, une référence cruciale est faite à ce qu’on appelle le « serment des chasseurs » parmi ceux au sein des confréries de chasse, ainsi qu’à la charte Kouroukan Fouga, que certains penseurs africains, dont le sénégalais Souleymane Bachir Diagne, invoquent pour démontrer que le concept de l’individu est d’abord apparu dans les cultures africaines.
Pourtant, selon Amselle, cette plongée profonde dans les fondations équitables ou démocratiques des tendances de gouvernance emporte en elle une tendance vers l’essentialisme local qui rend l’oppression et l’injustice des questions qui relèvent uniquement des envahisseurs étrangers—qui, dans le contexte du conflit actuel, sont les Peuls embroillés dans des guerres avec des « locaux » comme les Dogons.
La laïcité de l’État : Champ de bataille pour les courants religieux et l’élite dirigeante
Dans le dernier chapitre du livre, le chercheur discute des tensions entre les courants islamiques et les institutions civiles sur des questions clés, y compris la laïcité de l’État et la circoncision féminine, en mettant l’accent sur son discours sur ces sujets avec une perspective anthropologique scientifique, évitant les engagements politiques qui accompagnent généralement la dénonciation de tel ou tel comportement. L’auteur interroge la nature de la laïcité héritée des anciens colonisateurs, affirmant la présence marquée de l’islam dans la vie politique et sociale. Il souligne que l’islam est reconnu comme la religion d’État, bien que la laïcité parvienne à maintenir quelques vestiges de présence et d’ancrage dans l’appareil de l’État, ainsi que des voix tentant de défendre ses principes fondamentaux en exploitant les conflits politiques.
L’auteur retrace les manifestations du conflit entre « courants religieux » et ces voix plaçant leur advocacy pour la laïcité de l’État, saisissant les moments pivot de cette lutte et les sujets sujets de controverse qui illustrent l’écart croissant entre les deux côtés, qui exploitent des dispositions devenues enjeux politiques, utilisant cela comme champ de bataille pour rivaliser pour le pouvoir. Parmi ces moments, Amselle raconte les déclarations du Ministre de la Justice sous l’administration d’Ibrahim Boubacar Keïta concernant l’adoption d’une loi criminalisant la circoncision en 2017, qui a conduit à des réponses du président du Haut Conseil des Affaires Islamiques, Mohamed Dicko, lors d’une réunion sur la coexistence pacifique, dans laquelle il a blâmé les nations occidentales de créer ces problématiques contentieuses et d’inciter au conflit entre les différentes ethnies du Mali, menaçant de mobilisations publiques à travers le Mali contre toute tentative gouvernementale à cet égard.
Amselle soutient que le leader religieux Mohamed Dicko, qui a joué un rôle central dans les manifestations ayant conduit au renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta, a redéfini les dynamiques de pouvoir en redessinant les frontières entre la communauté qu’il représente et un groupe laïque qu’il accuse d’être des marionnettes occidentales. Cependant, le conflit entre ce leader et les autorités en place ne devrait pas être considéré—comme le critique l’auteur—comme un obstacle à la collaboration entre les deux parties dans certains domaines. Il voit cette oscillation entre la proclamation de la laïcité de l’État et la présence simultanée de facteurs religieux comme une tactique de Bamako pour calibrer ses relations avec les nations occidentales afin d’obtenir des financements tout en maintenant de bonnes relations avec les pays islamiques, notamment les États du Golfe, pour des raisons similaires. Il note que les organisations internationales et les associations de droits de l’homme exacerbent les problématiques soulevées contre certains phénomènes sociaux comme la circoncision, posant potentiellement les bases permettant aux leaders religieux d’attirer des adeptes supplémentaires et de les mobiliser en invoquant les dangers représentés par l’Occident et ses valeurs vis-à-vis de la société malienne.
Amselle conclut ce chapitre en discutant du dilemme dans lequel se retrouvent les deux parties, coopérant ensemble ou faisant semblant d’ignorer les contradictions inhérentes à leur comportement. Bien que les élites laïques puissent se conformer aux idéologies libérales occidentales prévalentes concernant les libertés publiques et la lutte contre les pratiques et attitudes « négatives » pour maintenir leur autorité, elles ne rechignent cependant pas à cultiver de bonnes relations avec des leaders religieux très populaires. De même, les leaders religieux, bien que adoptant des positions nationalistes contre les influences occidentales, pourraient parfois ne pas hésiter à collaborer avec les autorités politiques existantes. Pour résoudre cette situation, Amselle propose que les deux parties transcendent leurs discours politiques déclarés et leurs principes éthiques et considèrent la question comme une allocation partagée de pouvoir, de popularité et d’influence.
Dans la conclusion succincte du livre, Amselle confirme l’hybridité et la diversité présentes dans ce que l’on appelle le Sahel, soulignant la racialisation de la géographie établie par le colonialisme, qui a introduit une hiérarchie ambiguë parmi les peuples de la région, doutant des Peuls « rouges » tout en dotant les Touaregs et les Maures blancs d’une étiquette « civilisée » en contraste avec les « ruralités noires » représentées comme culturellement « atrophiées », bien que considérées comme plus pacifiques. Il allude à la prudence que le Mali entretient à l’égard des actions françaises, notamment concernant sa position sur les revendications d’indépendance d’Azawad, ainsi que la symbolique des noms attribués aux opérations militaires qu’elle mène dans le Sahel, comme « Takuba », signifiant épée dans la langue touareg.
Informations sur le livre
Titre : L’invention du Sahel
Auteur : Jean-Loup Amselle
Éditeur : Éditions du croquant
Date de publication : 2022
Langue : Français
Édition : Première
Nombre de pages : 174



