Les efforts de l’Union africaine pour la gouvernance de l’intelligence artificielle

Le système international traverse actuellement de profondes transformations qui dépassent le simple cadre technique pour toucher aux structures politiques, économiques et institutionnelles, sous l’effet de l’évolution rapide des technologies de l’intelligence artificielle (IA), désormais considérées comme un pilier central dans la redéfinition des rapports de puissance et d’influence à l’échelle mondiale. Dans un contexte de concurrence stratégique croissante entre les États-Unis, la Chine et l’Union européenne, l’IA n’est plus seulement un outil technologique, mais est devenue un nouveau champ de rivalité géopolitique et un axe majeur de redistribution des rôles entre les grandes puissances. Cette compétition ne se limite pas à l’influence politique, mais repose également sur des réalités économiques impressionnantes : la contribution de l’IA à l’économie mondiale pourrait atteindre 15 700 milliards de dollars d’ici 2030. Dans ce contexte de croissance massive, l’Afrique pourrait capter jusqu’à 1 500 milliards de dollars d’opportunités économiques si elle investit efficacement dans l’IA et développe une infrastructure numérique avancée, soit près de la moitié de son produit intérieur brut actuel, faisant de cette technologie un enjeu existentiel pour l’avenir économique du continent.
Cette nouvelle équation, aux dimensions géopolitiques et économiques, a conduit les Nations unies et plusieurs organisations internationales à lancer des appels répétés en faveur de la mise en place de cadres efficaces de gouvernance de l’IA, afin de garantir une utilisation responsable de cette technologie puissante et de limiter ses effets négatifs transfrontaliers. Dans ce paysage mondial complexe, le continent africain fait face à de nombreux défis structurels, aggravés par la faiblesse des infrastructures numériques, l’élargissement de la fracture technologique et la dépendance croissante à l’égard de plateformes et de capacités technologiques étrangères. L’Afrique abrite aujourd’hui environ 1,4 milliard d’habitants, soit près de 17 % de la population mondiale, mais accueille moins de 1 % des centres de données mondiaux et ne représente qu’environ 3 % des talents mondiaux en intelligence artificielle. Le continent est directement affecté par la rivalité entre grandes puissances, avec les risques associés en matière de cybersécurité, de protection des données, d’équité algorithmique et d’utilisation de l’IA de manière susceptible de menacer la stabilité sociale et économique des pays africains.
Une ambition continentale
En juillet 2024, l’Union africaine a adopté sa Stratégie continentale pour l’intelligence artificielle, un document historique, le premier du genre à l’échelle du continent, qui établit un cadre global pour le développement de l’IA en Afrique. Cette stratégie est le fruit d’un vaste processus consultatif impliquant l’ensemble des États membres, ainsi que des partenaires au développement et des organisations internationales, notamment l’UNESCO, qui a joué un rôle actif dans l’élaboration des cadres éthiques de la stratégie.
La stratégie repose sur une vision ambitieuse : une Afrique prospère et intégrée, où une intelligence artificielle responsable et éthique favorise une croissance inclusive et durable pour les peuples africains. Sa mission consiste à exploiter l’IA afin de réaliser la transformation sociale et économique ainsi que la renaissance culturelle, tout en réduisant les risques potentiels. Elle identifie cinq axes prioritaires qui constituent les piliers de l’action continentale :
- exploiter les bénéfices de l’IA pour le développement socio-économique et la renaissance culturelle ;
- réduire les risques liés à l’IA et protéger les peuples, les sociétés et les environnements africains ;
- renforcer les capacités en matière d’infrastructures, de données, de calcul, de compétences, d’éducation, de recherche et d’innovation ;
- promouvoir la coopération régionale et internationale ainsi que les partenariats ;
- stimuler les investissements publics et privés dans l’IA aux niveaux national et régional.
La stratégie établit également quinze principes éthiques fondés sur les droits de l’homme et les valeurs traditionnelles africaines d’« Ubuntu », qui incarnent l’esprit de solidarité et de responsabilité, soulignent l’interdépendance entre l’individu et sa communauté, et se reflètent dans la construction de technologies justes et inclusives. Elle propose en outre un modèle de gouvernance multiniveau visant à garantir une mise en œuvre efficace.
En avril 2025, Kigali, la capitale du Rwanda, a accueilli un événement historique avec la signature de la « Déclaration africaine sur l’intelligence artificielle » par 49 pays africains. Cette déclaration constitue une feuille de route continentale globale et reflète une forte volonté politique en faveur d’un leadership africain unifié. Elle définit sept domaines d’engagement prioritaires, notamment le développement des talents, la création de jeux de données ouverts, le déploiement d’infrastructures de calcul souveraines, la mise en place d’un marché continental, la création d’un fonds pour l’IA, l’adoption de politiques de gouvernance innovantes et le renforcement de la coopération institutionnelle.
Parmi les résultats les plus marquants de cette déclaration figure l’annonce de la création du « Fonds africain pour l’intelligence artificielle », doté de 60 milliards de dollars. Ce mécanisme de financement combine capitaux publics, privés et philanthropiques pour soutenir les infrastructures, les institutions et la recherche. La déclaration prévoit également la création du « Conseil africain de l’intelligence artificielle », coprésidé par la Commission de l’Union africaine et l’Union internationale des télécommunications, afin d’assurer une cohérence stratégique.
Des défis structurels
Malgré les grandes ambitions exprimées dans les documents continentaux, les défis structurels demeurent considérables. L’Afrique peut être décrite comme une « désert numérique », manquant des infrastructures nécessaires, malgré l’abondance de minerais rares et de ressources, ainsi que des initiatives d’investissement menées par des puissances régionales cherchant à renforcer leur influence sur le continent. Le rapport 2025 de Microsoft sur l’adoption de l’IA confirme cette fracture structurelle : aucun pays africain n’a encore dépassé un taux d’adoption de 20 %. Cinq lacunes majeures entravent cette adoption : l’accès à l’électricité, la disponibilité des centres de données, la connectivité Internet, les compétences numériques et les barrières linguistiques. À l’inverse, des pays comme les Émirats arabes unis (59,4 %), Singapour (58,6 %) et la Norvège (45,3 %) affichent les taux d’adoption les plus élevés au monde, illustrant l’ampleur du défi auquel l’Afrique est confrontée.
Ces difficultés ne sont pas uniquement techniques ; elles concernent également la stabilité politique et sécuritaire. De vastes régions du continent, notamment le Sahel et la Corne de l’Afrique, sont marquées par des troubles, des conflits et des violences armées qui compromettent les investissements durables dans les infrastructures technologiques et rendent difficile la protection des actifs numériques. À cela s’ajoute une forte disparité économique entre les pays africains : tandis que des économies comme l’Égypte, le Nigeria, l’Afrique du Sud et le Maroc disposent de ressources et de capacités initiales, d’autres États souffrent de fragilités économiques et institutionnelles qui limitent leur capacité à allouer des budgets à la transformation numérique, créant ainsi le risque d’une « double fracture numérique » au sein même du continent.
Ces réalités se traduisent concrètement par une pénurie aiguë de talents (moins de 25 000 diplômés spécialisés par an, contre un besoin estimé à 300 000), une faiblesse des infrastructures numériques et un enjeu majeur de souveraineté des données, la majorité des données africaines étant contrôlées par des entreprises étrangères. Malgré l’annonce du fonds de 60 milliards de dollars, les modalités de mise en œuvre restent floues face à l’ampleur des besoins réels pour combler ces multiples lacunes.
Au cœur de cette fracture structurelle apparaît une autre bataille tout aussi cruciale : celle de la souveraineté des données. Alors que l’IA est souvent décrite comme le « pétrole du XXIᵉ siècle », l’Afrique risque de voir se reproduire des schémas historiques d’exploitation, cette fois sous la forme d’un « colonialisme numérique ». Les modèles fondamentaux mondiaux d’IA (tels que ChatGPT ou Gemini) reposent en grande partie sur des données collectées, traitées et stockées hors du continent africain, principalement sur des serveurs situés aux États-Unis ou en Europe. Cette situation place la « mémoire numérique » de l’Afrique sous des juridictions étrangères, privant les gouvernements africains de la capacité à protéger la vie privée de leurs citoyens ou à tirer un bénéfice économique de leurs données brutes.
À cela s’ajoute la problématique du biais culturel et linguistique. Les modèles entraînés essentiellement sur des contenus occidentaux peinent à comprendre les contextes sociaux et culturels complexes des sociétés africaines, qui comptent plus de 2 000 langues et dialectes locaux. Cette lacune ne se limite pas à la marginalisation de l’identité africaine dans l’espace numérique ; elle peut aussi rendre les applications de l’IA dans des secteurs vitaux comme la santé, l’éducation ou la justice imprécises, voire préjudiciables si elles sont déployées sans adaptation locale. Par exemple, des algorithmes de diagnostic médical entraînés sur des données occidentales peuvent échouer à détecter certaines maladies cutanées présentant des caractéristiques différentes sur les peaux foncées, transformant ainsi une technologie censée sauver des vies en un outil de discrimination involontaire.
Dès lors, l’ambition de l’Union africaine ne se limite pas à la simple « consommation » de technologies, mais vise à construire de véritables « écosystèmes locaux d’innovation ». Des initiatives prometteuses émergent dans des pays comme le Nigeria, le Kenya et l’Afrique du Sud, où des entrepreneurs et développeurs locaux s’efforcent de créer de petits modèles linguistiques (SLM) entraînés sur des données locales pour répondre à des problématiques sociétales spécifiques. Le succès de la stratégie de l’Union africaine dépendra de sa capacité à protéger ces initiatives émergentes contre l’absorption par les grandes entreprises technologiques et à mettre en place des « sanctuaires de données » garantissant que la valeur ajoutée de l’économie numérique reste sur le continent. Cela rend indispensable l’activation du Protocole sur le commerce numérique de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) afin d’assurer l’intégration du marché numérique africain.
Scénarios possibles
Face à cette réalité marquée par la tension entre « l’ambition institutionnelle » portée par l’Union africaine et un « contexte structurel » fragile, plusieurs trajectoires possibles se dessinent pour l’avenir de la gouvernance numérique en Afrique.
Le premier scénario est celui de « l’efficacité de la gouvernance et de la souveraineté numérique ». L’Union africaine parvient alors à transformer le Conseil africain de l’IA d’un cadre théorique en un organe exécutif contraignant et réussit à mobiliser les financements du fonds de 60 milliards de dollars en imposant aux partenaires internationaux des mécanismes clairs de transfert de technologie. Dans ce scénario, la volonté politique continentale l’emporte sur les obstacles structurels, permettant l’harmonisation des cadres législatifs, la création de centres de données régionaux souverains, l’augmentation des taux d’adoption et, in fine, la réalisation de la souveraineté numérique et des retombées économiques majeures.
Le deuxième scénario est celui de « la paralysie institutionnelle et de la fragmentation ». La Déclaration de Kigali et la stratégie continentale restent lettre morte en raison de l’absence de mécanismes contraignants et du manque de coordination entre des États membres confrontés à des instabilités politiques. Le contexte structurel prend alors le dessus sur l’ambition, les cinq lacunes clés (énergie, données, Internet, compétences, langue) persistent, les taux d’adoption demeurent inférieurs à 20 %, et le continent se fragmente en îlots numériques dépendants de l’extérieur, avec une poursuite de la fuite des cerveaux et des données.
Le troisième scénario est celui de « la gouvernance alternative et de la domination des entreprises ». Un vide réglementaire apparaît en raison de la lenteur de la mise en œuvre par l’Union africaine face à la rapidité de l’évolution technologique. Les grandes entreprises technologiques (Big Tech) comblent alors ce vide, et leurs conditions d’utilisation deviennent de facto la loi régissant l’espace numérique africain. Elles construisent les infrastructures en échange du contrôle des données, ce qui entraîne une érosion de la souveraineté des États et un recul du rôle de l’Union africaine au profit de l’influence des entreprises transnationales.
En somme, les efforts de l’Union africaine pour la gouvernance de l’intelligence artificielle constituent une étape historique majeure vers la souveraineté numérique continentale et la mise en place des bases d’un développement durable. Par l’adoption de sa stratégie continentale et de la Déclaration de Kigali, l’Union africaine a posé un cadre global reflétant les priorités africaines et visant à capter les importantes retombées économiques attendues. Toutefois, la concrétisation de ces ambitions exige de surmonter des défis structurels majeurs mis en évidence par les rapports internationaux, au premier rang desquels figurent les lacunes infrastructurelles, les instabilités sécuritaires et politiques, ainsi que les fortes disparités économiques. L’avenir de l’Afrique à l’ère de l’intelligence artificielle ne se construira pas uniquement à travers des plans sur le papier, mais grâce à une volonté politique forte, des financements adéquats et une mise en œuvre effective des politiques, afin de transformer le continent d’un simple consommateur passif en un acteur productif et influent du paysage technologique mondial.


