
En 1986, la loi de réorganisation du département de la Défense des États-Unis a été adoptée, obligeant le président du pays à soumettre au Congrès un rapport exposant la stratégie de sécurité nationale que son administration entend suivre. C’est ainsi que le premier rapport portant ce titre a été publié sous la présidence de l’ancien président Ronald Reagan en 1987. Après la fin de la guerre froide en 1991, cette pratique est passée d’un rapport technique portant sur les questions de défense et de guerre à une déclaration politique stratégique dans laquelle le président américain expose sa vision du monde, les risques auxquels est confrontée la sécurité nationale des États-Unis, la définition des priorités, ainsi que des messages adressés aux alliés et aux adversaires concernant la position de Washington sur les questions internationales.
Dans ce contexte, la Maison-Blanche a annoncé, le 4 décembre 2025, la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine. Celle-ci définit les principes et les objectifs que les États-Unis cherchent à atteindre, ainsi que les moyens de leur mise en œuvre à travers des outils militaires, économiques, diplomatiques et de « soft power ». Elle précise ensuite les orientations américaines par régions du monde, dans l’ordre suivant : les Amériques, l’Asie, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Le présent article se concentre sur la place du Moyen-Orient dans cette stratégie et sur la politique américaine à l’égard de la région sous l’administration du président Donald Trump.
Axes de la stratégie
Il est impossible d’analyser la vision américaine du Moyen-Orient sans une compréhension plus large des principes de la sécurité nationale américaine et des moyens de sa mise en œuvre. Les principes énoncés dans la nouvelle stratégie peuvent être résumés en cinq points fondamentaux :
- La primauté des intérêts nationaux américains avant toute autre considération.
La stratégie considère que toute atteinte à ces intérêts constitue une menace pour la sécurité du pays. La politique étrangère est ainsi mise au service des politiques économiques et sociales internes, conformément au principe « America First », dans le cadre d’un « réalisme flexible » combinant la protection de la souveraineté américaine et la gestion de menaces changeantes, à partir d’une approche strictement nationale. La mondialisation n’a plus de place dans cette stratégie : elle y est décrite comme un « concept creux » conçu pour servir les grandes multinationales plutôt que les États et les peuples, et l’ère de la mondialisation est considérée comme révolue au profit des nations et des États-nations. - Le respect de l’indépendance des États et de leur droit à choisir leurs systèmes de gouvernance en fonction de leur histoire, de leurs traditions et de leur culture, ce qui implique la nécessité de s’abstenir de toute ingérence visant à diffuser les principes du libéralisme et de la démocratie dans d’autres pays, comme l’avaient fait de précédentes administrations américaines.
- La réorganisation des relations et des alliances internationales, avec une transformation du rôle des États-Unis : d’un leadership d’un ordre international libéral multilatéral vers la constitution d’alliances fondées sur des intérêts américains réalistes, en privilégiant les relations bilatérales et en exigeant davantage des partenaires européens et asiatiques qu’ils assument une part accrue de leurs responsabilités en matière de défense.
- Le lien entre sécurité nationale et sécurité économique et technologique, à travers la garantie de la domination dans le domaine de l’énergie, la protection des chaînes d’approvisionnement vitales et la réduction de la dépendance vis-à-vis des adversaires pour l’accès aux technologies sensibles.
- La paix par la force, c’est-à-dire le renforcement de la puissance américaine comme moyen d’atteindre la paix et d’en garantir la pérennité, en mobilisant la puissance militaire, économique et technologique afin de dissuader les menaces et de protéger la stabilité.
Au-delà du langage diplomatique soigné, la lecture de la stratégie ne laisse aucun doute sur son objectif suprême : préserver le rôle de leadership mondial des États-Unis en demeurant l’État le plus riche, le plus avancé technologiquement et le plus puissant militairement. La Maison-Blanche a d’ailleurs décrit cette stratégie, lors de son lancement, comme une feuille de route visant à garantir que les États-Unis restent la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire humaine.
Le recul de la centralité du Moyen-Orient
La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine critique les précédentes pour avoir accordé une attention excessive à l’ensemble des questions et conflits dans toutes les régions du monde, qualifiant cette approche de « non réaliste ». Elle souligne l’importance de la hiérarchisation des priorités, précisant que l’objectif de la politique étrangère est de protéger les intérêts vitaux ou essentiels de l’État, et non de gérer toutes les affaires du monde.
Dans la partie consacrée au Moyen-Orient, intitulée « Transfert des charges et construction de la paix », la stratégie indique un recul de la priorité accordée à la région dans la vision américaine, affirmant que la domination quotidienne du Moyen-Orient sur l’agenda de la politique américaine « a pris fin de manière irréversible ». La région n’occupe plus la même importance qu’auparavant en raison de l’évolution des circonstances : elle ne constitue plus une source de menace directe pour la sécurité nationale américaine et est devenue un espace de partenariats commerciaux et d’investissements entre les États-Unis et les pays de la région.
Selon la stratégie, les raisons historiques qui avaient poussé Washington à se concentrer sur le Moyen-Orient n’existent plus. Par exemple, la dépendance américaine au pétrole de la région a pris fin, celle-ci n’est plus le principal théâtre de la compétition entre grandes puissances, et elle n’est plus non plus une zone de conflits susceptibles de s’étendre à l’échelle mondiale « jusqu’à nous ». En revanche, les opportunités de coopération et de partenariats commerciaux et technologiques se sont accrues, notamment dans les domaines de l’énergie nucléaire, de l’intelligence artificielle, des technologies de défense, de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, entre autres.
D’après le document, ce recul a soutenu un recentrage des priorités américaines vers d’autres enjeux, au premier rang desquels la concurrence avec la Chine et la lutte contre les « cartels », les réseaux de contrebande et le trafic de drogue dans la région des Amériques, à laquelle la stratégie accorde une priorité supérieure à celle de l’Europe.
La stratégie confirme également l’acceptation américaine des réalités politiques de la région et affirme explicitement l’abandon des « tentatives infructueuses » de changement des régimes politiques de l’extérieur. Elle considère que la clé d’une relation réussie réside dans « l’acceptation de la région, de ses dirigeants et de ses peuples tels qu’ils sont, en mettant l’accent sur les intérêts communs ».
En parallèle, la stratégie souligne la volonté de coopérer avec les pays de la région pour développer les intérêts communs dans les domaines du commerce et de l’investissement. Elle réaffirme l’engagement de Washington à garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz et la mer Rouge, élément essentiel de la stabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, ainsi qu’à empêcher que la région ne devienne un refuge ou une source de terrorisme visant les intérêts ou le territoire américains. Elle insiste également sur la protection de la sécurité d’Israël et sur l’élargissement des accords d’Abraham à d’autres pays arabes et musulmans. Dans le même temps, le document précise l’engagement américain à empêcher toute autre puissance de dominer la région, sans pour autant s’enliser dans des opérations militaires longues ou coûteuses.
Selon la stratégie, les États-Unis conservent la position la plus forte dans la région, soutenus par le succès du président Trump dans la revitalisation des alliances dans le Golfe, avec d’autres partenaires arabes et avec Israël. Bien que les conflits demeurent une caractéristique majeure du Moyen-Orient, ils sont désormais jugés « beaucoup moins dangereux que ne le suggèrent les gros titres de la presse ». L’Iran, considéré comme la puissance la plus capable de déstabiliser la sécurité régionale, a été considérablement affaibli par les opérations militaires menées contre lui en 2025, selon l’évaluation de la stratégie.
Bien que le conflit israélo-palestinien demeure « un dossier complexe », la stratégie affirme que des progrès ont été réalisés vers une paix plus durable grâce au cessez-le-feu et à la libération des otages négociés par le président Trump. Quant à la Syrie, l’évaluation stratégique la qualifie de « problème potentiel », tout en estimant qu’elle « pourrait se stabiliser et retrouver sa place naturelle en tant qu’acteur positif et essentiel dans la région », avec le soutien des États-Unis, des pays arabes, d’Israël et de la Turquie. La coopération régionale dans la lutte contre l’extrémisme s’intensifie également sous l’impulsion de Washington.
Que peut-on comprendre de la stratégie ?
La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine montre que les États-Unis accordent la priorité aux relations commerciales et d’investissement dans leurs rapports avec les pays de la région et que, malgré leur volonté de résoudre les conflits, ils ne sont pas disposés à intervenir militairement. Il en découle une priorité donnée à l’action politique et diplomatique.
La vision américaine du Moyen-Orient se dessine comme celle d’une région importante, mais qui « n’est plus une source permanente de nuisance ou de catastrophe potentielle », en raison du succès de la diplomatie américaine sous le second mandat de Trump pour affaiblir les « adversaires » et réduire les menaces pesant sur ses intérêts. Par conséquent, le Moyen-Orient n’occupe plus la place centrale qu’il avait auparavant dans les priorités stratégiques américaines. L’accent est désormais mis sur la grande compétition avec la Chine et sur la région indo-pacifique, ainsi que sur des menaces géographiquement plus proches dans l’hémisphère occidental, telles que l’immigration illégale, la contrebande et le trafic de drogue. La stratégie appelle à une politique active qu’elle compare à la doctrine de l’ancien président James Monroe (1817-1825).
Selon le texte de la stratégie, l’époque où le Moyen-Orient dominait la politique étrangère américaine, tant dans la planification à long terme que dans la gestion quotidienne, est révolue. Le Moyen-Orient, tel que le perçoit la stratégie, n’est pas un champ de bataille nécessitant une intervention constante, mais une opportunité de partenariat et d’investissement. Certains pays du Moyen-Orient sont appelés à devenir des sources d’investissement aux États-Unis, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle et des technologies militaires avancées.
Si l’image dressée par la stratégie peut sembler logique et cohérente, l’évolution des réalités sur le terrain, avec leurs enchevêtrements et leurs complexités, pourrait la rendre difficilement applicable. L’Iran n’a pas accepté les arrangements et les visions américaines pour la région. Le conflit israélo-palestinien demeure loin d’un règlement définitif, et la durabilité du cessez-le-feu « fragile », régulièrement violé par Israël, ainsi que la mise en œuvre de la deuxième phase du plan Trump pour Gaza, restent incertaines. Sans reconnaissance du droit des Palestiniens à l’autodétermination, parler d’une stabilité durable dans la région paraît prématuré. Par ailleurs, les conflits et crises persistants dans des pays comme la Libye, le Soudan et le Yémen continuent de constituer des sources d’instabilité.
S’ajoute à cela le silence américain face aux violations militaires israéliennes de l’accord de cessation des hostilités au Liban, ainsi qu’aux atteintes quotidiennes à la souveraineté syrienne, notamment par des incursions, l’établissement de points de contrôle, des perquisitions de domiciles, des interrogatoires, des arrestations et le transfert de certains Syriens vers Israël.
Un autre facteur réside dans le fait que les décisions du président Trump pourraient produire des effets contraires aux objectifs de la stratégie. Son accent mis sur les relations bilatérales avec les pays de la région, privilégiant les accords et les transactions, pourrait fragiliser les alliances à long terme et, paradoxalement, aboutir à l’inverse des résultats recherchés.
En conclusion, s’il est légitime pour les États-Unis de poursuivre une politique visant à maximiser leurs intérêts nationaux et leur sécurité, et d’employer leurs instruments de puissance dure, douce et intelligente pour atteindre ces objectifs, il est tout aussi légitime et nécessaire pour les pays arabes d’étudier la manière dont la stratégie de sécurité nationale américaine sera appliquée dans la pratique, et de chercher eux aussi à défendre leurs propres intérêts nationaux. Cela peut passer par la diversification et le développement de leurs relations avec d’autres puissances telles que la Chine, l’Union européenne et la Russie — une orientation que les États-Unis ne verront pas d’un bon œil.



