
Par Pierre Boussel
Traduit par Mohamed Sakhri
L’Algérie accélère considérablement ses efforts d’acquisition d’armements, se positionnant comme le cinquième plus grand importateur d’armes au monde et le principal importateur en Afrique. Bien que cette stratégie puisse sembler à première vue destinée à contrer le Maroc pour la domination régionale, elle vise peut-être davantage à rappeler à la population locale insatisfaite que le gouvernement central est toujours aux commandes.
Malgré des pressions économiques telles qu’un chômage à deux chiffres, le pays a alloué un budget militaire de 25 milliards de dollars pour 2025. Son statut parmi les 40 premiers pays dépensiers en matière militaire est perçu sur le plan national comme une réalisation stratégique. Cet engagement substantiel a été soutenu par les variations des prix du pétrole et du gaz suite à la guerre en Ukraine, qui ont boosté les revenus de l’Algérie et fourni les ressources financières nécessaires pour maintenir des niveaux d dépenses militaires élevés.
Simultanément, le président Abdelmadjid Tebboune a fait de la réduction de l’écart dans les secteurs de haute technologie une priorité, en se concentrant spécifiquement sur le développement de satellites. D’ici la fin des années 2030, l’Algérie prévoit d’améliorer son réseau de satellites pour des applications civiles et militaires, ce qui reflète une stratégie plus large visant à renforcer son indépendance technologique et ses capacités stratégiques.
Une course aux armements avec le Maroc, qui s’est intensifiée au cours des deux dernières années, est ouvertement adoptée par le régime algérien, qui est fier de se positionner comme un partenaire des grandes puissances mondiales. Cela souligne une relation en renforcement et en développement avec Pékin, un acteur clé cherchant à étendre son influence dans la région du Maghreb. Bien que les liens entre les deux pays semblent solides, un examen plus approfondi révèle des complexités et une fragilité sous-jacentes.
Les choix de politique étrangère d’Alger
Les autorités chinoises se sont engagées à soutenir l’Algérie dans le développement d’une industrie de défense domestique capable de produire des armements lourds. Bien que des licences pour la production locale aient été accordées pour des navires de faible tonnage (corvettes) et des mitrailleuses, la stratégie de Pékin reste centrée sur l’exportation de son équipement militaire clé en main. Un examen détaillé de la liste d’acquisition de l’Algérie révèle une insistance stratégique sur la préparation à des conflits de grande envergure. Cela est souligné par l’acquisition du radar YLC-2v, un système chinois capable de détecter des cibles aériennes jusqu’à 500 kilomètres de distance. Cette technologie est particulièrement bien adaptée pour surveiller les vastes étendues du Sahara dans le sud de l’Algérie et sécuriser ses frontières, notamment avec le Maroc.
Cependant, la Russie reste le principal partenaire et fournisseur d’armes de l’Algérie, avec Moscou profitant considérablement de sa position sur le marché nord-africain. Depuis l’époque soviétique, Moscou a maintenu des liens solides avec Alger, qui utilise chaque nouvelle acquisition – comme les récents missiles Iskander-M – pour mettre en avant son rôle en tant que puissance régionale clé. Cette dynamique met en lumière un modèle constant : plus l’armement est avancé, plus la confiance bilatérale est forte, renforçant le sentiment de sécurité de l’Algérie face aux menaces régionales perçues.
Un exemple notable de ce qui est possible est l’acquisition potentielle par l’Algérie de chasseurs Su-57 de nouvelle génération en provenance de Russie. Bien que l’accord n’ait pas encore été finalisé, la simple perspective soutient le récit d’Alger de la supériorité aérienne. Si l’acquisition se concrétise, ces avions furtifs et technologiquement avancés modifieraient l’équilibre des forces dans la région, donnant à l’Algérie un avantage décisif sur le Maroc lors des opérations aériennes si cela n’était pas pris en compte. Cette potentielle acquisition souligne la montée de la course aux armements entre les deux voisins, motivée par des rivalités stratégiques et géopolitiques.
En réponse, le Maroc, un pays nord-africain avec des relations particulièrement bonnes avec le président américain Donald Trump, négocierait l’achat de 32 chasseurs F-35 Lightning II pour un coût estimé à 17 milliards de dollars sur 45 ans. Cela remplacerait progressivement la flotte de chasseurs F-16 du Maroc. Rabat a collaboré étroitement avec Washington depuis la première administration Trump, lorsque les États-Unis ont reconnu les revendications du Maroc sur le Sahara occidental et, en retour, Rabat a normalisé ses relations avec Israël. À la lumière de l’alignement croissant entre Alger et Moscou, la relation maroco-américaine devrait également poursuivre son cours.
Stratégie pour projeter et maintenir le pouvoir
Cependant, l’accroissement militaire continu de l’Algérie semble disproportionné par rapport à son environnement de risque régional. Pour comprendre les motivations du régime, il est crucial de considérer à la fois des facteurs domestiques et l’héritage des manifestations du Hirak de 2019-2020. Pendant cette période, des dizaines de milliers d’Algériens pacifiques ont investi les rues, défiant directement l’autorité du gouvernement. Le régime n’a pas oublié que ces manifestations mettaient en doute sa centralité, remettant en question le rôle fondamental de l’armée dans le pays. Pour la direction algérienne, maintenir une armée moderne et lourdement armée n’est pas seulement une stratégie de défense, c’est un moyen de survie politique à l’intérieur. L’Armée nationale populaire (ANP) se présente comme la pierre angulaire de la stabilité et de la souveraineté nationale. Son message au public est clair : « Sans nous, il y a le chaos. »
Cette projection de pouvoir vise également les restes d’insurgés islamistes qui ont défié le régime soutenu par les militaires, désormais affaibli mais jamais complètement éradiqué par Alger. Les autorités appréhendent régulièrement des suspects terroristes et découvrent des caches d’armes. Les Algériens ont été témoins de la lutte prolongée de l’armée pour neutraliser les bastions insurgés. Durant la guerre civile du pays, il a fallu près d’une décennie (1992-2002, référée comme la « Décennie noire ») pour contrôler la rébellion. Depuis cette expérience peu enviable, l’armée est restée déterminée à projeter une image de force à sa population, soulignant sa préparation et sa capacité à relever tous les défis opérationnels auxquels elle pourrait être confrontée.
Alger face à Rabat
Une motivation principale derrière l’actuel accroissement militaire de l’Algérie est le besoin du gouvernement de maintenir un récit de rivalité stratégique avec le Maroc. Malgré la faible probabilité d’un affrontement militaire direct – en grande partie parce qu’aucune des deux parties n’a à gagner d’un tel résultat – le régime algérien tire sa légitimité interne de sa position d’acteur unique capable de contrebalancer l’influence marocaine.
La dynamique algéro-marocaine est façonnée par une série de différends interconnectés qui, bien que limités dans leur portée respective, favorisent collectivement un environnement d’instabilité latente. Cette volatilité fournit à son tour à l’Algérie une justification pour sa modernisation militaire soutenue.
Les trois points de contentieux les plus marquants incluent :
• Les Accords d’Abraham : La décision de Rabat de normaliser les relations diplomatiques avec Israël à travers les Accords d’Abraham a été accueillie avec une vive opposition à Alger. Les responsables algériens réitèrent fréquemment leur refus d’accepter des « frontières directes avec Israël », une phrase qui est devenue emblématique des préoccupations géopolitiques plus larges de l’Algérie. Cette rhétorique souligne les craintes d’Alger face à l’influence israélienne perçue sur les politiques stratégiques et économiques du Maroc, intensifiant ainsi la rivalité.
• Le litige du Sahara occidental : En tant que l’un des conflits territoriaux les plus anciens d’Afrique, la question du Sahara occidental demeure disputée. Bien que le risque d’une escalade à grande échelle entre Rabat et Alger soit actuellement minimal, des affrontements sporadiques dans les provinces du sud persistent, notamment entre les forces marocaines et les combattants du Polisario. Bien que ces escarmouches ne justifient pas à elles seules la course aux armements de l’Algérie, elles renforcent son récit sur la nécessité de maintenir une préparation. De même, le Maroc considère son propre réarmement comme un contrepoids nécessaire aux ambitions algériennes.
• Le soutien au mouvement d’autonomie de la Kabylie : L’Algérie accuse le Maroc de fournir un soutien secret au Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), un groupe séparatiste cherchant l’indépendance de la région côtière de Kabylie dans le nord de l’Algérie, qui fait partie de la chaîne de montagnes du Tell Atlas. Cette accusation a conduit l’Algérie à rompre ses relations diplomatiques avec le Maroc le 24 août 2021. Pour l’armée algérienne, la question du MAK n’est pas simplement une préoccupation domestique mais un casus belli potentiel, avec des implications sérieuses pour la stabilité régionale.
Alger utilise le concept historique d’un Grand Maroc, introduit par le roi marocain Mohammed V dans les années 1950, comme un prétexte pour représenter son voisin comme une puissance impérialiste, naturellement soutenue par d’autres acteurs qu’Alger considère comme impérialistes, tels que les États-Unis et la France. Ce récit est profondément ancré dans l’identité du régime.
Prétendant rester fidèle aux idéaux du Mouvement des non-alignés, Alger est toujours façonné par la lutte panarabe de l’ère de décolonisation. Le régime se présente comme le défenseur des peuples opprimés, la cause palestinienne occupant une place centrale dans son discours. La nature sacrée de cette cause, couplée à l’actuel déséquilibre des pouvoirs qui désavantage énormément les populations de la Cisjordanie et de Gaza, place l’armée algérienne dans le cadre d’une lutte existentielle à long terme. Ce cadre contribue quelque peu à légitimer ses efforts en cours pour moderniser ses forces armées, les alignant avec une stratégie de pouvoir doux conçue pour engager un équilibre de pouvoir calculé avec les États-Unis et Israël.
Cette stratégie, bien que conforme à l’essence politique du régime, devient risquée lorsqu’elle est confrontée aux réalités de la dynamique du pouvoir. Bien que l’Armée de l’air algérienne soit considérée comme l’une des plus capables en Afrique, avec sa flotte de 70 chasseurs lourds Su-30MKA, une confrontation conventionnelle avec des forces associées à l’OTAN serait clairement défavorable pour l’Algérie. La même contradiction se manifeste lorsque l’Algérie assouplit les rênes de ses médias pour émettre des menaces contre la France, avec des déclarations telles que : « Tout est prêt, messieurs les terroristes fascistes-sionistes, pour une seconde guerre algérienne. » N’oublions pas que la tragédie algérienne était un conflit fratricide d’où personne n’est sorti renforcé.
Actuellement, l’Algérie adopte une posture de confrontation rhétorique avec son voisin, soutenue par des investissements substantiels dans ses capacités militaires, tout en évitant délibérément les lignes rouges qui pourraient provoquer un conflit ouvert. Malgré cette position assertive, la direction du pays semble plus préoccupée par la consolidation de son héritage que par la préparation d’un engagement militaire actif.
Le général Chengriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, a 79 ans, tout comme le président, dont la santé fragile continue d’être une préoccupation. Il existe peu de preuves suggérant que l’un ou l’autre des dirigeants ait de véritables aspirations pour un conflit direct avec le Maroc, ni que le peuple algérien soutiendrait une guerre – particulièrement dans un scénario où le résultat militaire est hautement imprévisible.
Scénarios
Le plus probable : L’insatisfaction intérieure restera le véritable ennemi d’Alger
Le régime algérien persistera probablement dans sa stratégie d’acquisition d’équipements modernes, mettant régulièrement en avant ses capacités militaires. Un exemple phare a été le 70e anniversaire de la Révolution algérienne en novembre 2024, au cours duquel il a dévoilé le système anti-drone Repellent 1 d’origine russe. Cependant, cet accroissement est plus performatif que substantiel, alors que le leadership vieillissant de l’Algérie peine à maintenir sa pertinence. Sa diplomatie reste notoirement inconsistent, tiraillée entre une posture pro-Moscou et des gestes timides vers l’Occident – illustrés au mieux par la signature d’un mémorandum de coopération militaire avec les États-Unis, une initiative que même ses architectes semblent avoir abordée sans conviction.
Moitié après moitié, il devient de plus en plus clair que le principal défi de l’Algérie réside en elle-même. La vraie menace n’est pas un adversaire externe, comme le suggèrent ses discours militaires, mais plutôt sa propre population. Les Algériens sont moins préoccupés par le positionnement géopolitique que par l’accès à des emplois, de l’eau potable et de l’électricité fiable. La course aux armements poursuivie par le régime adoucit peu ces besoins domestiques pressants, approfondissant davantage le fossé entre le gouvernement et son peuple.
Possible : Un surarmement crée le risque de conflits involontaires avec le Maroc
En armant excessivement ses forces et en adoptant une posture de confrontation envers ses voisins, Alger crée involontairement les conditions d’une étincelle qui pourrait déclencher un conflit. Un incident militaire théorique avec le Maroc ravive le spectre d’une guerre ouverte. Les grandes puissances, tant russes qu’occidentales, devraient intervenir pour restaurer le calme et prévenir une escalade, soulignant la fragilité de la stabilité régionale.
Suite à une telle erreur, Alger chercherait une plus grande légitimité politique et intensifierait son rapprochement avec la Tunisie et la Libye, aspirant à assumer un leadership au sein d’une potentielle alliance trilatérale nord-africaine contre le Maroc.
Cette ambition devient son propre objectif alternatif – une tentative de positionner Alger à la tête d’un bloc économique et militaire régional cohérent. Présentée comme un contrepoids stratégique, cette vision substitue l’ex-Tunisie à l’Union du Maghreb arabe, désormais releguée aux pages de l’histoire. Elle souligne également l’aspiration d’Alger à projeter son influence à travers l’Afrique du Nord.
Source :
https://www.gisreportsonline.com/r/algerian-military-buildup/



