La propagande générée par l’IA dans les guerres modernes: hyperréalité, désinformation et bataille pour la perception

La guerre américano-israélo-iranienne depuis le 28 février 2026 constitue un exemple frappant de l’utilisation des technologies d’intelligence artificielle pour produire du contenu falsifié à des fins de propagande politique et militaire. Elle s’inscrit dans la continuité de pratiques similaires observées lors des guerres en Ukraine et à Gaza, et fait partie d’un paysage plus large marqué par un recours croissant et systématique aux contenus générés en période de crise. L’objectif est de construire des récits qui détournent l’opinion publique, polluent les sources d’information et entravent la capacité d’évaluation des situations dans des contextes déjà marqués par la confusion et l’incertitude.
Ce phénomène fait écho au concept d’« hyperréalité » développé par le philosophe français Jean Baudrillard dans ses réflexions sur la technologie et la culture contemporaine. Il décrit l’effacement progressif des frontières entre la réalité et ses représentations sous l’effet des technologies numériques. Il ne s’agit plus seulement de la difficulté à distinguer le réel de la simulation, mais d’une dissociation des signes de leurs référents réels, produisant des simulations visuelles qui construisent une réalité alternative autonome.
Dans ce système « sémiotique » saturé de symboles et de signes artificiels générés, la conscience humaine est plongée dans un état de confusion et de tromperie, ce qui perturbe sa capacité à distinguer le réel de l’artificiel. Ces risques s’accentuent lorsque ces représentations falsifiées sont utilisées pour diffuser des informations en temps de crise et de guerre.
Déconstruction du dispositif de propagande :
L’intelligence artificielle dans les guerres n’est plus seulement un outil de production de contenus trompeurs ; elle redéfinit l’événement lui-même pour le rendre plus convaincant et plus impactant. Cela soulève une question essentielle : si les attaques sont réelles, pourquoi la propagande militaire recourt-elle à des contenus artificiels pour simuler une réalité déjà documentée ? La réponse réside dans la capacité de l’IA à dramatiser le réel, le rendant plus spectaculaire et émotionnellement puissant, et à redéfinir la manière dont la guerre doit être perçue. Elle reconstruit la réalité selon des règles esthétiques qui produisent un récit plus clair, plus complet et plus marquant, mettant en avant un vainqueur évident face à un vaincu certain, dans un contexte où l’émotion l’emporte souvent sur l’analyse rationnelle.
Dans le cas de la guerre actuelle avec l’Iran, et à partir des analyses de vérification menées par des médias internationaux comme Deutsche Welle, l’Agence France-Presse, Associated Press et The New York Times, plusieurs caractéristiques des contenus générés par l’IA peuvent être identifiées :
- Privilège de la vision totale :
Les vidéos artificielles offrent des angles de vue parfaits montrant clairement l’impact et les explosions spectaculaires. À l’inverse, les images réelles sont souvent prises de loin par des civils, où les missiles apparaissent comme de simples points lumineux. Les contenus générés amplifient l’effet dramatique grâce à des scènes nocturnes, des ciels illuminés et des effets visuels simulés (satellites, caméras thermiques). - Choix de cibles symboliques :
Les lieux représentés (sites militaires, aéroports, monuments) sont sélectionnés pour leur forte valeur symbolique. Leur destruction suggère non seulement une attaque, mais aussi une atteinte à la souveraineté et au prestige. - Mobilisation émotionnelle :
Les contenus générés ne se limitent pas aux explosions, mais cherchent à produire une émotion collective, notamment via de faux messages de célébrités ou des images de soldats en détresse. Cela renforce une narration émotionnelle opposant « nous » à « eux ». - Mise en scène de la puissance militaire :
Les images générées montrent des armes impressionnantes et des installations militaires difficiles à filmer en réalité, contribuant à construire une perception de supériorité et de préparation militaire. - Construction hybride :
Certains contenus mélangent réel et faux, en modifiant des images authentiques ou en réutilisant des contenus hors contexte (jeux vidéo, catastrophes naturelles). Cette hybridation renforce leur crédibilité et complique leur vérification. - Cadre linguistique :
Les textes accompagnant ces contenus ne décrivent pas simplement les faits, mais les reconfigurent émotionnellement pour orienter l’interprétation.
Les risques de la désinformation :
En période de crise, où la confusion domine, la désinformation alimentée par l’IA représente une menace majeure. Le problème ne réside plus uniquement dans l’existence de faux contenus, mais dans l’effondrement de la capacité à distinguer le vrai du faux.
Les technologies d’IA générative permettent également de manipuler la chronologie des événements, en présentant des scènes comme si elles s’étaient produites à un moment précis. Cela modifie la perception du déroulement des événements et renforce le contrôle de l’opinion publique.
Ces effets sont amplifiés par les stratégies de désinformation des parties en conflit, chacune minimisant ses pertes et exagérant celles de l’autre, créant un vide informationnel rempli par des contenus générés. Sous l’effet de la polarisation, les individus sont plus enclins à croire ces contenus, surtout lorsqu’ils confirment leurs convictions.
Paradoxalement, ces pratiques ne sont pas limitées à un seul acteur. Si l’Iran est souvent accusé, les États-Unis ont également utilisé des contenus mêlant images réelles et extraits de films ou de jeux vidéo pour valoriser leur puissance militaire, contribuant ainsi à normaliser l’usage de l’IA dans la propagande officielle.
Ces dérives menacent également la confiance dans les institutions, perturbent les sociétés via les rumeurs, influencent les marchés et compliquent la prise de décision.
Transformations stratégiques :
Ces pratiques traduisent des transformations profondes des stratégies de communication en temps de crise. L’IA ne se limite plus à un outil : elle redéfinit le champ de bataille en le déplaçant vers la perception publique. Il s’agit désormais d’une « guerre du sens », où la réalité est reconstruite et où voir ne suffit plus pour croire.
Avec la généralisation inévitable des contenus générés, ceux-ci ne seront plus isolés, mais intégrés dans l’écosystème informationnel global, rendant toute information sujette à interprétation et contestation.
Les stratégies évoluent ainsi d’un objectif de persuasion vers une logique de saturation informationnelle, où la multiplication des récits — même contradictoires — vise à créer confusion et désorientation.
Face à ces enjeux, le concept de « sécurité cognitive » devient central. Comme l’a souligné le Alan Turing Institute en 2020, il concerne la manière dont les sociétés produisent, évaluent et assimilent l’information, ainsi que les menaces pesant sur ces processus.
Répondre à ces défis nécessite des stratégies globales impliquant États, médias et institutions académiques : renforcement de l’éducation aux médias, développement d’outils de vérification, cadres réglementaires transparents et promotion de l’esprit critique. L’objectif est de restaurer la confiance dans l’environnement informationnel et de limiter l’impact de l’IA générative dans les contextes de guerre et de crise.