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« Diplomatie du bambou »: comment la visite de Poutine reflète-t-elle l’équilibre de la politique étrangère du Vietnam ?

L’envoyé américain en Asie de l’Est, Daniel Kritenbrink, s’est rendu à Hanoï, la capitale du Vietnam, le 22 juin 2024. Au cours de sa visite, il a rencontré le ministre vietnamien des Affaires étrangères, Bui Thanh Son, pour discuter du partenariat entre les deux parties.

Cette visite fait suite au voyage de Poutine au Vietnam deux jours plus tôt, au cours duquel lui et sa délégation de haut niveau ont rencontré de hauts dirigeants, dont le président To Lam. Le Vietnam est le troisième pays d’Asie du Sud-Est visité par Poutine depuis son investiture en mai 2024.

Contextes tendus :

Cette tournée russe en Asie s’inscrit dans le cadre de plusieurs développements régionaux et internationaux, les plus importants étant :

Isolement de Poutine par l’Occident : Les puissances occidentales et l’Union européenne ont récemment intensifié les sanctions contre la Russie. Entre-temps, le G7 a convenu à la mi-juin 2024 d’utiliser les bénéfices des avoirs russes gelés pour accorder un nouveau prêt de 50 milliards de dollars à Kiev. En conséquence, Poutine a cherché à briser son isolement en renforçant les liens avec les alliés asiatiques, en particulier sur le plan économique, afin d’atténuer l’impact des sanctions occidentales et de l’isolement politique. Il est important de noter que ni la Corée du Nord ni le Vietnam ne sont parties à la Cour pénale internationale, qui a émis un mandat d’arrêt contre le président russe Vladimir Poutine le 17 mars 2023.

L’accord de sécurité russe avec la Corée du Nord : Un accord de partenariat stratégique global a été signé, en vertu duquel Pyongyang s’est engagé à soutenir inconditionnellement Moscou dans la guerre contre l’Ukraine. Poutine a réaffirmé que la Russie n’hésitait pas à envoyer des armes à la Corée du Nord. Les États-Unis ont considéré cela comme peu surprenant et comme le reflet du désespoir russe. Pendant ce temps, la Corée du Sud a réagi en signalant la possibilité d’envoyer des armes à l’Ukraine, une décision que Poutine a qualifiée d’erreur importante. En outre, le président russe a fait allusion à la possibilité de modifier la doctrine nucléaire de la Russie sans avoir besoin d’une frappe nucléaire préventive, une position que le Pentagone a qualifiée d’irresponsable.

Escalade en mer de Chine méridionale : Les récents affrontements maritimes entre la Chine et les Philippines ont de nouveau éclaté au sujet du deuxième récif Thomas contesté, soulevant des inquiétudes quant à une éventuelle implication des États-Unis dans le cadre de leur traité de défense mutuelle avec les Philippines – un scénario que ces dernières ont nié. D’autre part, le Vietnam a exprimé sa volonté d’engager des pourparlers avec les Philippines pour résoudre leurs revendications sur les îles Spratley, situées dans la mer de Chine méridionale et contestées entre les deux pays, en adoptant une approche diplomatique qui contraste avec celle de la Chine.

Les motivations de Moscou :

Il y a plusieurs raisons à la visite du président Poutine au Vietnam, qui peuvent être résumées comme suit :

Marché des armes russes : Historiquement, la Russie a été le principal fournisseur d’armes du Vietnam depuis l’ère soviétique. En 2022, la Russie représentait près de 60 % de tous les achats militaires du Vietnam au cours des deux dernières décennies. Cependant, ces taux ont diminué en raison de la guerre en Ukraine et des craintes de sanctions américaines en vertu de la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act). Étant donné que l’armée vietnamienne a besoin d’armes russes modernes, plus faciles à former et à utiliser, un accord secret sur les armes entre les deux parties aurait été discuté en 2023. Le paiement de l’accord serait compensé par les achats de pétrole et de gaz. Cette visite a relancé les discussions sur la finalisation de l’accord, qui est évalué entre 7,5 et 8 milliards de dollars, incluant potentiellement des avions de chasse et des missiles antinavires BrahMos. Il n’y a eu aucune confirmation ou démenti officiel de cet accord jusqu’à présent. Il convient de noter que le Vietnam a récemment commencé à diversifier ses sources d’armement en se tournant vers des pays comme la Corée du Sud, le Japon, la République tchèque et l’Inde, et a également travaillé à la construction de sa propre industrie de la défense. En outre, il a cherché le soutien des États-Unis, bien que les dirigeants vietnamiens soient sceptiques quant à l’utilisation des armes américaines en raison des conditions politiques souvent attachées, du point de vue de Hanoï.

Limiter le partenariat de Washington avec le Vietnam : M. Poutine a souligné que le renforcement du partenariat stratégique global avec le Vietnam était une priorité pour la Russie, compte tenu du rôle régional important du Vietnam en Asie du Sud-Est. Cette visite coïncide avec le 30e anniversaire du Traité de principes pour des relations amicales entre le Vietnam et la Russie, poussant les deux parties à renforcer leurs liens bilatéraux et à maximiser leurs intérêts mutuels. Il est important de noter la force des relations entre les États-Unis et le Vietnam, en particulier sur le plan économique, Washington étant le plus grand marché d’exportation du Vietnam. Le commerce entre les États-Unis et le Vietnam a atteint 111 milliards de dollars en 2023, contre seulement 3,6 milliards de dollars entre le Vietnam et la Russie. L’envoyé américain pour les affaires de l’Asie de l’Est et du Pacifique, Daniel Kritenbrink, a nié que sa récente visite à Hanoï soit liée à la visite du président russe, soulignant qu’il s’agissait d’une routine et qu’elle visait à réaffirmer le soutien des États-Unis à l’indépendance et à la prospérité du Vietnam. Il a également mentionné que les réunions porteraient sur des objectifs communs, notamment la prochaine réunion des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN au Vietnam en juillet 2024.

Renforcement de la coopération énergétique : La Russie et le Vietnam partagent des projets communs dans le secteur pétrolier. Des entreprises russes sont impliquées dans la gestion des champs pétrolifères vietnamiens, comme la coentreprise Vietsovpetro entre le russe Zarubezhneft et le vietnamien PetroVietnam, qui gère le champ pétrolier Bach Ho. Gazprom est également engagé dans des projets d’exploration pétrolière au Vietnam. Ces projets sont importants pour Moscou car ses exportations de pétrole vers l’Europe ont diminué, bien qu’ils aient suscité la colère de Pékin car ils sont situés dans des zones maritimes contestées.

L’importance internationale du Vietnam : Le Vietnam est un acteur clé à la fois au niveau régional et mondial. Il s’engage dans de nombreuses interactions et dynamiques de pouvoir en Asie du Sud-Est et au-delà, ce qui profite à la Russie, en particulier sur le plan économique, car il renforce ses relations avec le Vietnam dans un contexte de concurrence internationale pour engager Hanoï.

Dimensions de la visite :

Les réunions entre la délégation russe et les responsables vietnamiens ont porté sur plusieurs questions, qui peuvent être résumées comme suit :

Mention élogieuse sur la position de crise ukrainienne : M. Poutine a exprimé sa gratitude à ceux qu’il a appelés les « amis vietnamiens » pour leur position équilibrée sur la crise ukrainienne et leur désir de contribuer à la recherche de véritables moyens de la résoudre pacifiquement. Il convient de noter que le Vietnam affirme adopter une position neutre sur le conflit en Ukraine, après avoir refusé de participer au sommet de la paix en Ukraine qui s’est tenu en Suisse à la mi-juin 2024 et avoir maintenu sa neutralité en ne votant pas contre la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU.

Renforcement des relations bilatérales : Le président russe a invité son homologue vietnamien à assister aux célébrations du 80e Jour de la Victoire à Moscou. Ils ont discuté de l’expansion des projets de gaz naturel liquéfié au Vietnam par le biais de la société russe Novatek, ainsi que d’une initiative visant à créer un centre d’énergie et de technologie nucléaires avec le soutien de la société d’État russe Rosatom. Ils ont également discuté de la coopération dans le développement de l’énergie éolienne, avec mention de l’initiative de création d’un centre de science et de technologie nucléaires au Vietnam, également soutenu par Rosatom.

Au cours de sa visite, M. Poutine a salué les progrès réalisés dans les domaines de la finance et du commerce malgré les sanctions occidentales, notant que les transactions en roubles russes et en dong vietnamiens représentaient 60% des paiements commerciaux bilatéraux au premier trimestre de cette année, contre plus de 40% l’année dernière. La banque en coentreprise, dont le siège est à Hanoï et qui a été créée en 2006, joue un rôle dans la garantie de transactions financières fiables entre les deux parties. Pendant ce temps, le commerce bilatéral continue de croître, bien que la Chine et les États-Unis restent les principaux partenaires commerciaux du Vietnam, et non la Russie.

Questions d’intérêt : De nombreuses questions ont été abordées, telles que la paix, la coopération, le développement, la résolution des conflits et les cadres de mise en œuvre tels que la Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale (DOC), ainsi que les moyens de renforcer les partenariats globaux dans la période à venir.

Résultats et réactions :

La visite a abouti à plusieurs accords, mais elle a également suscité de nombreuses réactions, notamment du côté américain, que l’on peut décrire comme suit :

Ententes signées : Les deux parties ont signé au moins 12 accords bilatéraux et protocoles d’entente sur diverses questions, telles que l’énergie, les combustibles fossiles, le gaz, ainsi que la coopération dans les domaines de l’éducation, de la science, de la technologie, de l’énergie propre et de l’énergie nucléaire. Il y avait aussi d’autres accords non divulgués.

Il convient de noter qu’il y a eu une controverse sur la possibilité d’inclure des accords militaires similaires à ceux que la Russie a signés avec la Corée du Nord. Cependant, le ministre russe de la Défense ne faisait pas partie de la délégation au Vietnam, étant rentré en Russie après sa visite en Corée du Nord, indiquant qu’aucun accord militaire n’avait été signé lors de la visite de Poutine au Vietnam.

Développer une architecture de sécurité fiable : M. Poutine a évoqué un accord entre les deux pays visant à développer un cadre de sécurité dans la région Asie-Pacifique afin d’empêcher la formation de blocs militaires ou politiques fermés, accusant l’OTAN de créer une menace pour la sécurité de la Russie en Asie.

Le président Pham Minh Chinh a souligné que son pays cherchait à poursuivre la coopération en matière de défense et de sécurité avec la Russie pour relever les défis de sécurité non traditionnels. Le président vietnamien a également noté que les deux parties s’efforceraient d’assurer la sécurité et la liberté de navigation en mer de Chine méridionale tout en recourant à des moyens juridiques pacifiques pour résoudre les différends régionaux.

Position contradictoire des États-Unis : Un porte-parole du département d’État américain et de l’ambassade des États-Unis à Hanoï ont exprimé leur désapprobation à l’idée qu’un pays donne à Poutine l’occasion de normaliser sa guerre en Ukraine, exprimant leur inquiétude quant à la liberté du président russe de voyager et d’échapper à l’obligation de rendre des comptes, ce qu’ils considèrent comme une violation du droit international.

Par ailleurs, la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, a déclaré que le partenariat entre les États-Unis et le Vietnam n’exigeait pas que le Vietnam rompe ses liens avec la Russie ou la Chine, ajoutant que le Vietnam avait une politique et une stratégie de coopération avec divers pays. Pendant ce temps, un porte-parole de la délégation de l’Union européenne au Vietnam a souligné que le Vietnam avait le droit de développer sa politique étrangère, mais cela ne devrait pas ignorer les violations du droit international par Moscou.

Répercussions potentielles :

Cette visite et ses résultats ont diverses implications et peuvent avoir certaines répercussions, comme détaillé ci-dessous :

Briser l’isolement occidental de Moscou : À travers cette visite, la Russie visait à affirmer qu’elle n’est pas confinée à l’isolement imposé par l’Occident et à contrer la représentation de Poutine comme un paria international. Au lieu de cela, la Russie est présentée comme une nation qui entretient des relations avec des pays de diverses régions, son président effectuant des visites largement visibles. Cela est particulièrement souligné par l’accueil chaleureux qu’il a reçu à Hanoï, ainsi qu’auparavant à Pyongyang.

Succès de la « diplomatie du bambou » du Vietnam : En accueillant le président russe, le Vietnam cherche à consolider sa position en tant que nation avec une politique étrangère basée sur la diplomatie pacifique, le non-alignement et le multilatéralisme. Le Vietnam a réussi à maintenir simultanément des relations avec la Russie, la Chine et les États-Unis, évitant les alliances directes et exclusives avec une seule puissance. Il a équilibré ses partenariats stratégiques avec différentes forces de manière à maintenir l’engagement de toutes les parties.

Ces mesures relèvent de la « diplomatie du bambou » ou de l’« équilibrage flexible ». Les actions du Vietnam à l’égard de la Russie sont calculées, le pays souhaitant ne pas rompre ses liens avec les États-Unis, qu’il considère comme une plaque tournante régionale pour contrer l’influence chinoise dans l’Indo-Pacifique et la mer de Chine méridionale. Dans le même temps, la Russie est considérée comme un partenaire de sécurité historiquement important, sans être considérée comme un allié. En outre, le Vietnam cherche à obtenir l’assurance que les liens croissants entre la Russie et la Chine ne se feront pas à ses dépens, tout en évitant de contrarier Pékin au sujet des sociétés énergétiques russes opérant en mer de Chine méridionale.

Vers l’élaboration d’un nouvel ordre mondial : Les ambitions de la Russie de briser la domination occidentale, de saper le symbolisme de l’isolement occidental et de contrer les sanctions en ralliant des alliés et des nations amies à travers l’Asie et le Sud pourraient contribuer à façonner un nouvel ordre mondial qui ne dépend pas de l’unipolarité. La Russie s’efforce également de convaincre un grand nombre de ces pays de rejoindre les BRICS, qu’elle dirige actuellement et qui tiendront leur sommet annuel en octobre 2024.

Dans ce contexte, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accusé la Chine et la Russie de s’entendre pour saper le sommet de paix qui s’est tenu en Suisse, alors que seuls quelques pays asiatiques y ont participé. Parmi les pays qui n’ont pas participé figurait le Vietnam, comme mentionné précédemment.

Alimenter une course aux armements en Asie du Sud-Est : Ces visites et les accords qui ont suivi, en particulier entre la Russie et la Corée du Nord, qui a signé un accord de sécurité lors de la récente visite de la Russie, pourraient déclencher une course aux armements dans la région. Des inquiétudes subsistent quant à la relance de l’accord secret de vente d’armes, car les pays de cette région ont du mal à compter sur les armes occidentales en raison de leurs coûts financiers et politiques élevés, ce qui renforce l’importance de liens plus étroits avec la Russie pour répondre à leurs besoins militaires.

Selon certaines estimations, le rôle de la Russie pourrait réduire la pression exercée par la Chine et les États-Unis sur le Vietnam en offrant un soutien militaire, en apaisant la Chine et en soutenant le secteur de l’énergie, ainsi qu’en créant un espace de manœuvre diplomatique entre la Chine et les États-Unis. En revanche, les évaluations occidentales considèrent que les actions de la Russie en Asie exacerbent les menaces régionales et internationales, déstabilisant davantage la situation.

En conclusion, la « diplomatie du bambou » du Vietnam, avec son équilibre flexible entre les États-Unis, la Russie et la Chine, reste sous surveillance. Son succès dépend de la capacité de Hanoï à maintenir un équilibre délicat entre des intérêts conflictuels sans irriter aucune des parties au point que le Vietnam lui-même devienne un champ de bataille pour ces puissances internationales.

Mohamed SAKHRI

Je suis Mohamed Sakhri, fondateur de World Policy Hub. Je suis titulaire d’une licence en science politique et relations internationales, ainsi que d’un master en études de sécurité internationale. Mon parcours académique m’a offert une solide base en théorie politique, affaires mondiales et études stratégiques, me permettant d’analyser les défis complexes auxquels sont confrontés aujourd’hui les États et les institutions politiques.

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