
Dans un développement significatif qui pourrait influencer directement la trajectoire des relations irako-américaines, le gouvernement de Mohammed Shia’ Al-Sudani a décidé en août 2024 de retarder l’annonce de la fin de la mission de la coalition internationale dirigée par les États-Unis. Le ministère irakien des Affaires étrangères a attribué cette décision à des « développements récents ». Cette annonce intervient à un moment où les forces politiques irakiennes et les milices alignées sur l’Iran intensifient leurs pressions sur le gouvernement pour mettre fin à la présence américaine en Irak (qui accueille environ 2 500 soldats américains), en particulier à la lumière de la guerre israélienne en cours à Gaza et des escalades militaires associées sur divers fronts régionaux. Sans aucun doute, la décision de Bagdad ne peut être séparée des inquiétudes persistantes quant à la possibilité d’une confrontation militaire directe entre l’Iran et Israël, suite à l’assassinat d’Ismail Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, à Téhéran le 31 juillet 2024, après avoir assisté à la cérémonie d’inauguration du nouveau président iranien, Massoud Pezeshkian.
Multiples motivations
Plusieurs raisons et considérations sont liées à la décision de l’Irak de reporter la fin de la mission de la coalition internationale, dirigée par Washington depuis 2014. Les plus importantes incluent :
Escalade des tensions régionales entre l’Iran et Israël : Le report de la fin de la mission de la coalition internationale est en partie dû à l’escalade des tensions régionales et aux craintes croissantes d’une confrontation militaire directe entre l’Iran et ses proxys régionaux d’un côté, et Israël et les États-Unis de l’autre. L’Iran et le Hezbollah ont menacé à plusieurs reprises de lancer des attaques militaires contre Israël en représailles à l’assassinat d’Ismail Haniyeh, le leader politique du Hamas, et de Fouad Shaker, un haut responsable du Hezbollah. Alors qu’Israël se prépare à une éventuelle attaque iranienne, son allié, Washington, a récemment renforcé sa présence militaire dans la région, un mouvement que Bagdad perçoit comme pouvant avoir plusieurs répercussions négatives sur sa sécurité et ses intérêts, notamment la possibilité que l’Irak devienne un champ de bataille pour des escalades militaires entre ces parties.
La menace continue de Daech pour la sécurité de l’Irak : La décision de l’Irak est également liée aux avertissements persistants de ses agences de sécurité concernant la résurgence potentielle de l’activité de Daech, surtout après des rapports indiquant que le groupe tente de se réorganiser et de renforcer ses cellules dormantes en Irak. Selon une déclaration du Commandement central américain à la mi-juillet 2024, Daech a revendiqué 153 attaques au cours du premier semestre 2024 dans diverses régions de l’Irak, y compris les provinces de Diyala, Kirkouk et Salahuddin, où les combattants de Daech ont lancé des assauts contre des positions de l’armée irakienne et des forces kurdes Peshmerga. Ainsi, la décision de retarder le retrait de la coalition vise à atténuer les risques posés par l’augmentation récente des activités de Daech.
Renforcement de la coopération sécuritaire avec Washington : L’Irak est actuellement désireux de renforcer la coopération sécuritaire avec les États-Unis dans le cadre d’un plan plus large visant à moderniser son armée, qui a du mal à faire face à une baisse de ses capacités. Le Premier ministre Mohammed Shia’ Al-Sudani considère Washington comme un partenaire clé dans la reconstruction de l’armée irakienne. Cela était évident lors de sa visite aux États-Unis en avril 2024, où il a conclu un accord d’armement comprenant des avions de chasse F-16 modernes et des systèmes de défense aérienne. Le département américain de la Défense (Pentagone) a également annoncé, au cours du même mois, la signature d’un protocole de travail conjoint avec l’Irak pour un accord militaire d’une valeur d’environ 550 millions de dollars.
Équilibrage des pressions iraniennes continues sur Bagdad : Malgré les relations étroites entre le Premier ministre Al-Sudani et l’Iran, et son engagement envers une grande partie des politiques du Cadre de coordination chiite qui a soutenu son accession au pouvoir, Al-Sudani pourrait tenter de neutraliser ou d’équilibrer les pressions iraniennes qui visent à contrôler ses mouvements de politique étrangère. Le maintien des forces de la coalition en Irak sert de carte stratégique pour Al-Sudani, lui permettant potentiellement de gérer ou de limiter l’influence des factions irakiennes soutenues par l’Iran qui opèrent en dehors de l’autorité de l’État irakien.
Préparation à une ouverture potentielle de l’Iran vers l’Occident : Les déclarations du nouveau président iranien, Massoud Pezeshkian, indiquent un désir de réinitialiser la politique étrangère de l’Iran en engageant un « dialogue constructif » avec les Européens et en relançant les négociations sur le programme nucléaire iranien. Cela suggère un effort clair de l’Iran pour renforcer ses relations avec les pays occidentaux, en particulier les États-Unis. Le nouveau président iranien a montré moins d’enthousiasme pour une réponse militaire à l’assassinat d’Ismail Haniyeh, se concentrant plutôt sur l’utilisation de l’incident pour arrêter la guerre à Gaza et réduire les pressions et sanctions sur l’Iran en convainquant les pays occidentaux que l’Iran évolue vers une politique différente. Dans ce contexte, la décision d’Al-Sudani de reporter la fin de la mission de la coalition internationale peut être comprise comme une démarche pour sécuriser la position de l’Irak dans la stratégie occidentale, si Pezeshkian parvient à améliorer les relations avec l’Occident.
Conséquences potentielles
La décision de l’Irak de retarder la fin de la mission de la coalition internationale pourrait avoir plusieurs conséquences potentielles, notamment :
Neutralisation des menaces sécuritaires pour la sécurité nationale de l’Irak : Avec la présence continue des forces de la coalition internationale en Irak dans la période à venir, il est possible que les agences et forces de sécurité irakiennes renforcent leurs capacités et réussissent à contenir les activités croissantes de Daech, qui sont devenues plus importantes récemment, profitant des perturbations de la sécurité interne de l’Irak en raison des affrontements entre milices irakiennes et forces américaines, ainsi que des répercussions de la guerre israélienne à Gaza, auxquelles ces milices ont participé avec l’approbation tacite de l’Iran.
Augmentation des pressions sur le gouvernement d’Al-Sudani par les milices chiites : La période à venir pourrait voir une augmentation des pressions exercées par les factions et milices irakiennes alignées sur l’Iran, en particulier les Forces de mobilisation populaire (PMF), qui s’opposent à la présence des forces de la coalition internationale en Irak. Ces groupes pourraient intensifier leurs efforts pour pousser le gouvernement irakien à mettre fin à la mission de la coalition. De plus, ces factions pourraient reprendre les attaques contre les bases militaires américaines et les points de la coalition en Syrie ou en Irak pour embarrasser le gouvernement d’Al-Sudani, en utilisant la guerre de Gaza comme justification pour leurs actions.
Consolidation de la présence militaire américaine en Irak : Le report de la fin de la mission des forces de la coalition pourrait contribuer à solidifier la présence militaire américaine en Irak dans un avenir proche. Cette présence est d’une importance particulière pour les États-Unis en ce moment, compte tenu de l’escalade des tensions régionales et des craintes croissantes d’une confrontation directe entre l’Iran et Israël. Compte tenu de l’engagement de Washington à défendre Israël contre toute menace, maintenir sa présence militaire en Irak permettrait aux États-Unis de prendre les mesures de sécurité nécessaires, que ce soit pour protéger Israël ou pour sauvegarder ses intérêts stratégiques dans la région.
Une nouvelle phase
En conclusion, la décision du gouvernement d’Al-Sudani de retarder la fin de la mission de la coalition internationale indique que l’Irak entre probablement dans une nouvelle phase, qui pourrait être marquée par une intensification des tensions avec les factions chiites alignées sur l’Iran qui plaident pour le retrait des forces américaines. Cependant, cette décision pourrait également aider Al-Sudani à gérer ses relations avec Washington, ce qui pourrait jouer un rôle crucial dans le renforcement de sa position politique et dans la sécurisation de sa place dans le paysage politique irakien, d’autant plus que le pays se prépare à des élections législatives importantes en 2025, lors desquelles Al-Sudani espère obtenir des résultats significatifs.



