
De nombreux pays cherchent à maintenir ou à renforcer leur réseau de relations commerciales et leurs intérêts économiques avec d’autres États ou acteurs non étatiques, y compris ceux historiquement considérés comme des « adversaires » ou des « ennemis », malgré les tensions politiques qui influencent leurs interactions. Cela s’applique à de nombreux cas, tels que les relations des États-Unis avec l’Iran et Cuba, la Russie et l’Ukraine, l’Inde et la Chine, la France et l’Algérie, ainsi que la Turquie et la Grèce. Cette approche reflète l’existence d’intérêts spécifiques par lesquels les États — et même certains acteurs armés non étatiques — cherchent à maintenir des relations commerciales avec leurs « adversaires » par divers moyens.
Différentes approches
Il existe plusieurs façons de gérer les relations commerciales entre parties politiquement en conflit, ou entre pays ayant dépassé les tensions pour établir de bonnes relations, selon les expériences internationales et les expertises régionales :
1. Adoption de lois régissant le commerce avec les adversaires :
Les États-Unis en sont un exemple depuis plus d’un siècle, notamment sous le président Woodrow Wilson. Le 6 octobre 1917, le Congrès a adopté le « Trading with the Enemy Act », accordant au président le pouvoir de réexaminer ou de suspendre complètement les relations commerciales avec les pays figurant sur la liste des « ennemis », avec la possibilité d’exempter certains produits des interdictions d’importation et d’exportation. Cela a concerné des pays comme Cuba, la Corée du Nord, le Vietnam et l’Iran, permettant des transactions spécifiques, telles que l’importation de cigares cubains ou de pistaches iraniennes.
Par exemple, les États-Unis et l’Iran dominent le commerce mondial des pistaches, contrôlant environ 80 % de la production annuelle mondiale. Malgré la culture domestique en Californie, en Arizona et au Nouveau-Mexique, les consommateurs américains ont historiquement demandé des pistaches iraniennes en raison de leur goût distinctif. En 2016, suite à l’accord nucléaire iranien (JCPOA) sous l’administration Obama, les sanctions ont été levées et les exportations iraniennes ont explosé. Cependant, sous la première administration Trump, les sanctions ont été rétablies, interdisant l’importation de pistaches iraniennes, troisième source de devises étrangères pour l’Iran après le pétrole et les tapis, entraînant des pertes importantes sur le marché américain.
2. Appui sur le rôle clé des présidents de chambres de commerce :
Les relations actuelles entre l’Égypte et la Turquie illustrent l’importance du rôle des chambres de commerce dans la reconstruction des liens économiques après des tensions politiques. Après des années de conflit suite à la chute des Frères musulmans en Égypte en 2013, les deux pays ont progressivement dépassé leurs différends. Aujourd’hui, leurs relations économiques connaissent un « dynamisme sans précédent », selon le ministre égyptien des Affaires étrangères Dr Badr Abdel Aati, lors de sa visite le 12 novembre 2025 à l’Union des Chambres et Bourses de Turquie (TOBB) à Ankara, où il a rencontré le président de l’Union, Refat Hissarjiklioglu, en présence de dirigeants et investisseurs turcs.
Le ministre a souligné le rôle majeur joué par Hissarjiklioglu dans le soutien des relations économiques et commerciales Égypte-Turquie, insistant sur l’importance du secteur privé pour atteindre l’objectif fixé par les présidents Abdel Fattah El-Sissi et Recep Tayyip Erdoğan, à savoir porter le commerce bilatéral à 15 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Le Caire attend également une forte participation turque au Forum économique Égypte-Turquie prévu en 2026.
De même, Michel Bizac, président de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française, vise à jouer un rôle similaire pour améliorer les relations entre Paris et Alger après que les différends politiques ont affecté les relations commerciales.
3. Coopération via un intermédiaire :
Les analyses montrent que la Syrie sous Bachar al-Assad a géré ses relations avec l’EI à travers un mécanisme « pétrole contre argent » après la prise de contrôle de champs pétrolifères orientaux en 2013. Le régime devait approvisionner ses zones via des intermédiaires ou des fonctionnaires. George Hassouani, chrétien syrien de nationalité russe, propriétaire de la société de construction HESCO à Moscou, aurait joué le rôle d’intermédiaire. En décembre 2015, Adam Szubin, alors sous-secrétaire américain au Trésor pour le terrorisme et le renseignement financier, a révélé que la majorité du pétrole de l’EI allait aux zones contrôlées par Assad, pour des ventes mensuelles de 40 millions de dollars, soit environ un demi-milliard cumulatif.
Ainsi, le régime d’Assad et l’EI ont conclu des arrangements mutuellement bénéfiques, malgré les affirmations de chacun voulant éliminer l’autre entre 2013 et 2024.
4. Économies parallèles le long des frontières :
Les « économies de l’ombre » se développent souvent le long des frontières entre pays en conflit, comme entre l’Algérie et le Maroc. En l’absence de voies maritimes communes et avec des frontières terrestres fermées, des groupes d’intérêts des deux côtés maintiennent la contrebande, notamment de biens subventionnés comme nourriture et carburant, menaçant l’économie nationale, selon d’anciens ministres algériens de l’Intérieur. Le commerce se poursuit ainsi par des circuits informels hors des canaux officiels.
Facteurs explicatifs
Plusieurs facteurs expliquent le développement des relations commerciales entre les « adversaires » sur la scène internationale et régionale :
1. Créer les conditions d’un processus de paix :
Exemple clair : la Russie et l’Ukraine, où l’interdépendance économique (gaz et pétrole transitant par l’Ukraine vers l’Europe) est déterminante. L’Ukraine obtient un rôle clé dans l’équilibre énergétique régional, tandis que la Russie conserve une influence en tant que fournisseur majeur de gaz européen.
Certains travaux évoquent la « paix économique » comme moyen d’améliorer les relations en transformant les zones de conflit en zones de coopération, à l’instar de l’Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale. La création de « zones économiques conjointes » avec avantages fiscaux favorise les investissements mutuels et l’emploi transfrontalier. Des conseils locaux pourraient coordonner lutte contre la contrebande, crime transfrontalier, activités culturelles et sportives, réduisant la méfiance et restaurant la vie normale.
En l’absence de paix globale, des accords partiels—passage de camions, facilitation des visas, coordination ferroviaire, échange de prisonniers—montrent la bonne foi et apportent des gains concrets, réduisant progressivement les tensions. Par exemple, rétablir électricité et eau dans une zone frontalière au bénéfice des citoyens russes et ukrainiens aurait un impact positif et créerait des modèles de réussite à développer.
2. Maintenir les bénéfices économiques partagés :
Exemple : les relations commerciales croissantes entre les États-Unis et la Chine malgré les différends politiques (leadership mondial, pratiques commerciales, propriété intellectuelle, concurrence technologique, chaînes d’approvisionnement).
Même chose pour l’Inde et la Chine : malgré les tensions politiques et frontalières, la Chine reste un partenaire commercial majeur de l’Inde. Cette relation combine concurrence stratégique et coopération économique pragmatique, avec reprise du commerce frontalier et augmentation des échanges.
Au Moyen-Orient, l’Égypte et la Turquie illustrent également cette dynamique : les deux pays ont renforcé les liens économiques malgré les conflits politiques sur certaines questions régionales, comme le montre la hausse récente du commerce et des investissements.
3. Utiliser l’économie pour apaiser les tensions politiques :
Certains dirigeants politiques utilisent les ressources économiques comme incitations pour résoudre ou neutraliser les conflits, via transactions financières, commerce officiel et accords d’investissement bilatéraux. Ce modèle se retrouve dans la politique étrangère turque envers des pays clés du Moyen-Orient et d’Europe, comme l’Égypte et la Grèce.
4. Soutenir la survie de régimes fragiles :
Certains régimes cherchent à prolonger leur pouvoir via des relations mutuellement bénéfiques avec des acteurs non étatiques, malgré une hostilité profonde. Exemple : Assad et l’EI en Syrie, notamment dans le commerce pétrolier après que l’organisation contrôlait des champs de Deir Ezzor (Al-Omar, Tanak, Al-Azbah). L’ancien envoyé américain Brett McGurk insistait sur le ciblage des raffineries temporaires générant d’importants revenus pour affaiblir Assad et l’EI simultanément.
Conclusion :
Les relations commerciales sont fortement affectées par les différends politiques, dans le monde et au Moyen-Orient. Cependant, certains pays ont compris qu’ils perdaient des bénéfices en maintenant cette approche. L’expérience historique montre que les sanctions ou boycotts comme outil de pression politique échouent souvent, agissant comme des « vents contraires » face aux aides économiques. Renforcer les relations commerciales entre pays politiquement en conflit est donc devenu indispensable dans le monde actuel.



