Politique

Comment les économies de la Russie et de la Chine croîtent-elles « positivement » malgré les sanctions occidentales ?

Les sanctions économiques sont devenues une arme principale dans les conflits entre grandes puissances, ou contre d’autres pays, pour répondre à ce qu’elles considèrent comme des violations des lois et normes internationales. Les sanctions visent à faire pression sur les gouvernements ciblés pour qu’ils freinent leur influence économique croissante, encouragent les transitions démocratiques, arrêtent le développement des programmes nucléaires ou limitent les violations des droits de l’homme. Les formes de sanctions économiques varient, allant d’une interdiction totale des relations commerciales bilatérales ou du commerce de biens spécifiques, à des restrictions sur certains secteurs comme les achats d’armes ou l’aviation, le gel des avoirs financiers, la réduction de l’aide étrangère, etc.

Malgré le recours croissant aux sanctions par les pays et les organisations internationales sous diverses formes, de nombreuses économies ciblées ont réussi à atteindre des taux de croissance positifs. Cela a suscité un débat international sur l’efficacité des sanctions pour atteindre leurs objectifs, en particulier pour changer le comportement des pays ciblés.

Cette analyse explore l’efficacité des sanctions économiques et des différends commerciaux et technologiques dans la création d’un impact économique tangible, en mettant l’accent sur les cas de la Russie et de la Chine. Les deux pays ont réussi à naviguer dans des conditions économiques exceptionnelles et à atteindre de bons taux de croissance économique.

L’expérience russe :

Les pays occidentaux ont imposé des sanctions croissantes à la Russie depuis le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine en février 2022, ciblant des secteurs vitaux tels que la finance, la banque, le commerce, l’énergie, les transports, la technologie et la défense. Ces sanctions ont également restreint l’accès de la Russie à ses réserves de devises étrangères, en particulier le dollar américain, et gelé les avoirs de nombreux hommes d’affaires et oligarques russes. En outre, ils ont limité l’accès de certaines banques et entreprises russes aux marchés de capitaux européens et américains, interdit les transactions avec les banques centrales russes et exclu certaines banques russes du système mondial SWIFT. Par conséquent, la Russie est devenue le pays le plus sanctionné au monde, comme le montre le tableau suivant

RangPaysNombre de sanctions actives
1Russie18,772
2Iran4,953
3Syrie2,811
4Corée du Nord2,171
5Biélorussie1,454
6Myanmar988
7Venezuela747
8Cuba>200
9Libye>100
10Afghanistan>100

Quelques points clés concernant ces données :

  1. La Russie est devenue le pays le plus sanctionné au monde après son invasion de l’Ukraine en février 2022, dépassant l’Iran qui occupait auparavant cette position[1],[3].
  2. Le nombre de sanctions contre la Russie a considérablement augmenté, passant d’environ 2 754 avant l’invasion à 18 772 fin 2023[1].

On s’attendait à ce que la guerre en Ukraine et les sanctions économiques qui ont suivi contre Moscou exercent une pression économique directe. Cependant, le taux de croissance de l’économie russe a rebondi après une forte baisse en 2022, comme le montre le tableau suivant.

AnnéeTaux de croissance du PIB (%)
2022-1.2
20233.6
1er trimestre 20244.6

tableau montrant la reprise du taux de croissance de l’économie russe depuis la forte baisse de 2022

Il est important de noter que cette reprise a été en grande partie attribuable à l’augmentation des dépenses publiques, en particulier dans les industries militaires et liées à la guerre. La pérennité de ce modèle de croissance est discutable, et certains économistes expriment des mises en garde quant à sa viabilité à long terme.

Ce graphique montre que le taux de croissance économique de la Russie a atteint 3,1 % en 2023, contre une contraction de 1,2 % en 2022, avec un ralentissement de la croissance à 1,3 % d’ici 2024. Cela suggère que la croissance enregistrée en 2023 a été tirée par une faible base de comparaison annuelle. En outre, en janvier 2024, le Fonds monétaire international (FMI) a relevé ses prévisions selon lesquelles le taux de croissance économique de la Russie pour l’année en cours a plus que doublé, passant de 1,1 % en octobre 2023 à 2,6 %. La croissance de l’économie russe peut s’expliquer par les facteurs suivants :

Diverses alternatives commerciales : Les pays visés par des sanctions économiques cherchent généralement d’autres alternatives commerciales, se concentrant sur de nouveaux marchés. Lorsque l’approvisionnement d’un produit est coupé, les pays concernés tentent de l’obtenir ailleurs. Par conséquent, la Russie a cherché d’autres destinations pour ses exportations en dehors de l’Union européenne. Les exportations russes vers les pays européens ont diminué de 68 % en 2023 pour s’établir à 84,9 milliards de dollars, et les importations ont diminué de 12,3 % pour s’établir à 78,5 milliards de dollars. En revanche, les exportations russes vers les pays asiatiques (en particulier la Chine et l’Inde) ont augmenté de 5,6 % la même année pour atteindre 306,6 milliards de dollars, tandis que les importations ont augmenté d’environ 29,2 % pour atteindre 187,5 milliards de dollars. Cela a permis à la Russie de maintenir un excédent commercial de 140 milliards de dollars en 2023, avec des exportations s’élevant à 425,1 milliards de dollars et des importations à 285,1 milliards de dollars.

Évolution du commerce de l’énergie russe : Le monde a assisté à un changement dans le commerce du pétrole et du gaz naturel, qui sont parmi les secteurs les plus ciblés par les sanctions, car la Russie a cherché à s’appuyer sur les monnaies nationales dans ses échanges avec d’autres pays et à vendre des produits énergétiques avec une décote d’environ 30 % par rapport aux prix du marché mondial. En conséquence, les exportations de pétrole russe vers les pays de l’UE sont passées de 3,3 millions de barils par jour en 2021 à 0,6 million de barils par jour en 2023, tandis que les exportations vers la Chine et l’Inde sont passées de 1,6 million de barils par jour et 0,1 million de barils par jour en 2021 à 2,3 millions de barils par jour et 1,9 million de barils par jour en 2023. respectivement, comme le montre le tableau suivant.

AnnéeExportations de pétrole russe (millions de barils/jour)
20218.0
20227.8
20236.7

tableau montrant les exportations de pétrole russe de 2021 à 2023 en millions de barils par jour :

Ces données montrent une tendance à la baisse des exportations de pétrole russe au cours de la période de trois ans. En 2021, la Russie a exporté 8,0 millions de barils par jour. Cette baisse a légèrement diminué pour s’établir à 7,8 millions de barils par jour en 2022. En 2023, il y a eu une baisse plus importante à 6,7 millions de barils par jour.

Contournement des sanctions : Les pays ciblés trouvent souvent des moyens informels d’échapper ou de contourner les sanctions, par exemple par le biais de réseaux de sociétés écrans et d’intermédiaires à l’étranger, en créant des canaux et des institutions alternatifs pour les transactions financières internationales et en utilisant les noms d’autres entités pour ouvrir de faux comptes bancaires afin d’accéder aux marchés internationaux. À cet égard, Moscou a réussi à utiliser une « flotte fantôme » de pétroliers et de compagnies d’assurance non occidentales pour contourner les sanctions occidentales.

L’adaptation de la Chine :

Les relations entre les États-Unis et la Chine ont connu d’importantes tensions ces dernières années, en particulier sous l’administration de l’ancien président américain Donald Trump, avec des tarifs douaniers et des sanctions imposés aux entreprises chinoises pour relancer l’industrie manufacturière nationale, faire face à ce que Washington décrit comme des violations des droits de l’homme et resserrer l’emprise sur le secteur technologique chinois, affirmant que Pékin exploite les équipements de télécommunications pour espionner les États-Unis et ses alliés.

Malgré cela, la Chine a réussi à maintenir des taux de croissance positifs, bien que ralentissants. La Chine devrait être le plus grand contributeur à la croissance mondiale au cours des cinq prochaines années, représentant une part plus importante que l’ensemble du G7 réuni, grâce à une demande accrue de services, à des investissements dans le secteur manufacturier et à l’amélioration des infrastructures. L’absence d’impact significatif des différends commerciaux et technologiques sur l’économie chinoise peut être attribuée aux facteurs suivants :

Lancement des plans de relance : Pékin s’appuie sur des plans de relance pour stimuler et revitaliser l’économie nationale afin d’atteindre l’objectif de croissance du gouvernement de 5 % d’ici la fin de 2024. Le plus récent de ces paquets a eu lieu en mars 2024, lorsque le gouvernement chinois a annoncé son intention d’émettre un billion de yuans (137 milliards de dollars) supplémentaires en obligations du Trésor pour des projets d’infrastructure, ce qui pourrait porter le déficit budgétaire à la limite maximale fixée par les autorités chinoises à 3 %. Cela reflète l’inquiétude croissante de la Chine face au ralentissement de sa croissance économique dans les années à venir.

Réseaux financiers alternatifs : Pékin tente de trouver d’autres voies pour soutenir sa croissance économique malgré les tensions géopolitiques persistantes avec les pays occidentaux. La Chine a tiré parti de la guerre en Ukraine pour prendre des mesures visant à contrer la domination du dollar dans le système économique mondial. La Chine a discuté de la possibilité de relier le système russe SPFS à son système de paiement interbancaire transfrontalier (CIPS), lancé en 2015, afin de concurrencer le système CHIPS occidental, en fournissant des services de compensation et de règlement pour les paiements transfrontaliers et le commerce en monnaie chinoise, le renminbi. De plus, la Chine a intégré le système de paiement Mir à son homologue UnionPay.

Influence croissante : Au cours des dernières années, la Chine a renforcé sa position dans l’économie mondiale et étendu son influence à l’Afrique, à l’Asie et à l’Amérique latine pour contrer l’augmentation des droits de douane sur son commerce avec les États-Unis. Grâce à divers partenariats commerciaux, la Chine est devenue le plus grand partenaire commercial de nombreux pays du monde. Elle a également rejoint de nouveaux blocs économiques, investi davantage dans les économies émergentes et en développement et a réussi à devenir un leader dans la production de terres rares, les équipements d’énergie renouvelable, la technologie des puces, les ports et les réseaux de navigation maritime, ce qui lui a conféré une influence géoéconomique sur les routes maritimes internationales.

Contexte défavorable : Alors que Pékin s’efforce de maintenir des taux de croissance positifs, le FMI, dans son dernier rapport d’avril 2024, a prédit un ralentissement de la croissance économique de la Chine à 4,6 % cette année et 4,1 % d’ici 2025, comme le montre le tableau suivant.

AnnéeCroissance du PIB (%)
20202.3
20218.1
20223.0
20235.2
20244.6
20254.4

tableau montrant la croissance du PIB de la Chine de 2020 à 2025 :

Ce tableau est basé sur les données fournies dans le résultat de recherche , qui montre les projections de croissance du PIB pour la Chine de 2020 à 2025. Les valeurs pour 2020-2023 sont des chiffres réels déclarés, tandis que 2024 et 2025 sont des projections.

Le FMI a attribué la révision à la baisse des prévisions de croissance économique de la Chine à des facteurs non liés aux sanctions américaines ou aux différends commerciaux et technologiques, indiquant que l’économie chinoise pourrait retrouver des taux de croissance élevés une fois ces facteurs résolus. Le ralentissement économique mondial, la faiblesse de la demande mondiale d’exportations et la contraction continue du secteur immobilier sont parmi les principaux facteurs qui affectent négativement l’économie chinoise. Le FMI a prévu une baisse de 50 % de la demande de logements neufs en Chine au cours de la prochaine décennie, ce qui pourrait saper les taux de croissance économique.

Conclusion :
La Russie et la Chine ont réussi à atteindre des taux de croissance positifs malgré des circonstances exceptionnelles, notamment des sanctions économiques contre Moscou en raison de sa guerre en Ukraine et des droits de douane et des efforts pour limiter la supériorité technologique de Pékin. Cela suggère que les sanctions économiques peuvent ne pas être efficaces en raison de leur inadéquation avec la taille de l’économie ciblée et du manque de participation d’un nombre suffisant de pays à leur imposition. Cela laisse aux économies ciblées la possibilité de trouver d’autres marchés pour leur commerce extérieur.

Citations :
[1] https://tradingeconomics.com/russia/full-year-gdp-growth
[2] https://tradingeconomics.com/russia/gdp-growth-annual
[3] https://www.bofit.fi/en/monitoring/weekly/2024/vw202407_1/
[4] https://www.voanews.com/a/russia-economy-grew-in-2023-despite-war-and-sanctions/7478952.html
[5] https://www.castellum.ai/insights/russia-is-now-the-worlds-most-sanctioned-country

Mohamed SAKHRI

Je suis Mohamed Sakhri, fondateur de World Policy Hub. Je suis titulaire d’une licence en science politique et relations internationales, ainsi que d’un master en études de sécurité internationale. Mon parcours académique m’a offert une solide base en théorie politique, affaires mondiales et études stratégiques, me permettant d’analyser les défis complexes auxquels sont confrontés aujourd’hui les États et les institutions politiques.

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