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Comment le capitalisme a-t-il remodelé la culture russe post-socialiste ?

Dans le cadre des transformations sociales et économiques qu’a connues l’ère soviétique, et plus particulièrement durant la période qui a suivi la fin de la phase socialiste, la littérature soviétique s’est trouvée à l’intersection des mutations du marché russe, passé d’un système socialiste à une économie ouverte. La littérature russe a été profondément affectée par l’économie de marché et par les nouveaux modèles capitalistes, qui ne se sont pas souciés de soutenir la créativité, mais ont plutôt imposé des contraintes structurelles à la production. Cela a contribué à transformer le cycle de l’édition, à réduire le nombre de publications et à privilégier les œuvres les plus stables sur le marché ou les plus rentables.

De nouvelles orientations littéraires se sont ainsi formées, tandis que la structure de l’édition et la distribution des ressources littéraires se modifiaient. On a également assisté à l’émergence d’une production d’épopées réalistes rappelant celles du XIXe siècle, caractérisées par de longs romans aux titres imposants et bénéficiant d’un large succès populaire. Cette dynamique est analysée par Bradley A. Gorski dans son ouvrage Cultural Capitalism: Literature and the Market after Socialism, où il met en lumière à la fois les grands espoirs que la littérature russe a placés dans le capitalisme et les profondes désillusions qui ont suivi. Selon lui, le capitalisme culturel n’est pas un simple intermédiaire reliant la production littéraire aux flux économiques ; il constitue une structure organisationnelle qui contrôle les conditions de la création, de la production et de leur intégration au marché.

Gorski propose une vision historique riche et des concepts novateurs dans le domaine de la littérature post-socialiste, en combinant avec succès la sociologie de la littérature et l’analyse littéraire. Il considère que la formation du capitalisme culturel représente une contribution majeure à l’histoire de la culture post-socialiste, en raison de son influence marquée sur les études mondiales consacrées à la littérature contemporaine.

Le capitalisme culturel

L’auteur analyse le capitalisme culturel comme une structure ayant constitué un point de convergence décisif entre les sphères culturelle et économique, cristallisant le débat entre capitalisme et culture dans une dynamique particulièrement marquée. Avec l’apparition des listes de best-sellers en Russie et la soumission progressive aux mécanismes de l’offre et de la demande, la valeur de l’œuvre littéraire s’est largement transformée en sa capacité à se vendre ou à attirer un public spécifique. Même les prix littéraires se sont orientés vers le marché afin d’acquérir une légitimité. Lorsque le marché a commencé à dominer la littérature, il a imposé sa propre idéologie, orientant le développement littéraire pendant des décennies et révélant une logique culturelle dominée par le capitalisme.

Gorski relie l’évolution du marché du livre en Russie — depuis le chaos post-communiste jusqu’à une forme de monopolisation partielle entre 2000 et 2010 — à l’émergence d’une économie culturelle devenue une force active dans la définition de ce qui est écrit et de la manière dont cela est consommé.

Dans la phase initiale, marquée par l’effondrement du communisme, le marché du livre était instable mais porteur d’un optimisme comparable au modèle de la « success story américaine », selon le sociologue Boris Doubine. Certains textes mettaient alors en avant la liberté individuelle et la réussite économique, reflétant les aspirations de la société russe à la libération et à la modernisation.

Cependant, avec le temps, le marché littéraire russe s’est orienté vers un modèle plus axé sur le profit et la production de biens culturels à caractère commercial, traduisant une posture libérale moins réservée sur les plans politique et social. En évoquant l’écrivain russe Zakhar Prilepine, Gorski montre comment celui-ci est passé du statut d’auteur à succès à celui d’acteur doté d’une influence politico-militaire et sociale marquée, jouant un rôle notable dans la mobilisation de l’opinion publique en faveur de certaines positions politiques ou militaires.

L’essor du capitalisme

Dans son ouvrage, Gorski — chercheur en littérature et en culture — analyse les mécanismes du marketing commercial qui ont favorisé la diffusion massive des livres russes après l’effondrement de l’Union soviétique. Avec la chute du système socialiste, l’industrie culturelle s’est fragmentée. Au début des années 1990, des milliers de nouveaux éditeurs ont émergé, alors qu’ils n’étaient qu’environ 200 à la fin de l’ère soviétique. Le concept de « best-seller » est alors devenu une force dominante sur le marché naissant du livre.

Cette dynamique a favorisé la diffusion de genres très populaires, notamment les romans policiers écrits par des femmes, qui ont rencontré un large succès auprès du public. Le secteur de l’édition s’est transformé en un marché régi par la logique commerciale : les livres étaient désormais vendus et achetés comme des marchandises. Les listes de meilleures ventes ont acquis une importance sociale considérable, et même les prix littéraires ont tiré leur légitimité du volume des ventes et de la médiatisation.

L’essor du capitalisme a ainsi radicalement transformé la structure économique et culturelle de la littérature russe. Les considérations économiques se sont mêlées à l’évaluation critique et à la réception par les lecteurs. L’appréciation d’une œuvre ne dépendait plus uniquement de critères esthétiques traditionnels, mais aussi des mécanismes du marché.

Gorski évoque également l’impact de la pénurie de papier, qui a gravement affecté la qualité et le volume des publications, illustrant la manière dont les crises de ressources ont contribué à façonner le nouveau paysage culturel post-socialiste.

Concurrence et saturation du marché

Après l’effondrement du régime soviétique, les structures économiques de l’édition — distribution et critique comprises — se sont effacées, laissant un champ ouvert sans règles claires pour la production et la diffusion culturelles. Dès 1991, la littérature soviétique a connu une influence élargie dans un contexte de montée du capital privé soutenant l’édition littéraire.

Cependant, l’histoire littéraire du pays n’était pas préparée à ces mutations. Les structures verticales de la culture soviétique ont conduit auteurs, éditeurs et critiques à privilégier des choix centrés sur le marché plutôt que sur l’esthétique, produisant des œuvres moins ambitieuses sur le plan artistique mais plus facilement commercialisables. Les acteurs du marché cherchaient avant tout à façonner la demande plutôt qu’à répondre aux attentes du public, laissant auteurs et lecteurs face à un marché devenu incontournable.

L’auteur souligne également que les élites et institutions culturelles apparues dans les années 1990 ont été progressivement soumises à l’influence de l’État. Il cite l’exemple d’un prix littéraire initialement conçu comme outil de promotion commerciale, puis transformé, avec la création du Grand Prix du Livre soutenu par l’État en 2005, en instrument lié à des considérations politiques.

Le succès sans les lecteurs

L’introduction du terme « best-seller » dans le contexte post-soviétique a profondément modifié la structure culturelle selon les modèles de l’échange capitaliste. Devenu même le nom d’un prix littéraire en 2001, ce concept a structuré les catégories culturelles et redéfini les interactions entre auteurs, éditeurs et lecteurs.

La culture capitaliste post-socialiste a favorisé de nouvelles formes de production collective : séries de romans, œuvres conceptuelles conçues comme produits intégrés, adaptations télévisuelles ou numériques. Les œuvres étaient remodelées pour correspondre aux tendances et aux préférences du marché, réduisant la centralité de l’auteur individuel au profit d’équipes de production et de stratégies marketing.

Les entités culturelles fonctionnent désormais dans un réseau complexe incluant individus, institutions, plateformes technologiques, algorithmes et stratégies promotionnelles. La valeur et la diffusion d’une œuvre ne dépendent plus uniquement de l’auteur ou de l’éditeur, mais d’un écosystème élargi façonné par la logique marchande.

Conclusion

Gorski met en évidence le choc vécu par la littérature russe dans la période post-soviétique : alors qu’elle espérait une libération économique et créative, elle s’est retrouvée soumise aux contraintes du marché et à ses défis. Le parcours qui en résulte mêle émancipation et nouvelles formes de dépendance, inscrivant la littérature russe dans une réalité commerciale étroitement imbriquée à la vie culturelle contemporaine, avec une transformation profonde des dynamiques de publication, de récompense et de lecture.

Source :
Gorski, Bradley A. Cultural Capitalism: Literature and the Market after Socialism. Cornell University Press, 2025.

Mohamed SAKHRI

Je suis Mohamed Sakhri, fondateur de World Policy Hub. Je suis titulaire d’une licence en science politique et relations internationales, ainsi que d’un master en études de sécurité internationale. Mon parcours académique m’a offert une solide base en théorie politique, affaires mondiales et études stratégiques, me permettant d’analyser les défis complexes auxquels sont confrontés aujourd’hui les États et les institutions politiques.

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