
Avant d’aborder les transformations possibles de l’ordre mondial provoquées par la guerre entre les États-Unis et Israël d’un côté, et l’Iran de l’autre, depuis le 28 février 2026, il convient de souligner trois remarques méthodologiques.
La première est qu’il n’existe pas un seul avenir inévitable pour le système international ; plusieurs scénarios restent possibles. La deuxième est que la guerre n’est pas encore terminée, et que ses effets sur la forme de l’ordre mondial dépendront de la manière dont elle prendra fin : s’agira-t-il d’une victoire américaine claire, d’un règlement négocié ou d’une longue guerre d’usure mutuelle ?
La troisième remarque est que l’impact de cette guerre s’inscrit dans un contexte marqué par d’autres variables et évolutions majeures : la poursuite de l’ascension chinoise dans tous les domaines, l’entrée de la guerre russo-ukrainienne dans sa cinquième année en février 2026, l’affaiblissement du modèle d’hégémonie américaine, la crise chronique de l’économie mondiale, ainsi que la compétition croissante entre les grandes puissances dans les domaines de l’intelligence artificielle, des cyberconflits et des guerres hybrides. Ces évolutions influencent l’équilibre des puissances mondiales et sont elles-mêmes affectées par les développements au Moyen-Orient, notamment la perturbation de la navigation dans le détroit d’Ormuz, l’arrêt d’une grande partie des exportations pétrolières et gazières de la région, ainsi que les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Par conséquent, cette guerre ne constitue pas simplement une confrontation américano-israélo-iranienne ; elle est étroitement liée à la rivalité géoéconomique entre les États-Unis et la Chine, ainsi qu’à la compétition géostratégique entre Washington et Moscou. Son évolution est donc directement liée à la recomposition des équilibres internationaux. Quoi qu’il en soit, cette guerre dépasse largement le cadre régional : elle a déjà ouvert plusieurs voies d’influence sur le système mondial et sur les relations entre les grandes puissances et le Moyen-Orient. Elle modifiera inévitablement les équilibres internationaux, car ce qui se passe dans la région affecte directement l’énergie, les routes maritimes et les alliances politiques et sécuritaires.
L’impact de la guerre
La guerre américano-israélo-iranienne constitue un véritable test pour la forme du futur ordre international. Elle a mis en évidence de profondes divisions entre les grandes puissances : la Chine et la Russie ont clairement rejeté la guerre. Lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies a examiné, le 7 avril dernier, un projet de résolution sur la liberté de navigation dans les détroits stratégiques — incluant la possibilité d’escortes armées pour protéger les navires commerciaux — Pékin et Moscou ont utilisé leur droit de veto, tandis que le Pakistan et la Colombie se sont abstenus.
Des divergences sont également apparues au sein de l’alliance occidentale. Un communiqué de l’Union européenne publié début mars a appelé au respect du droit international sans condamner directement une partie. Les membres européens de l’OTAN ont refusé de répondre favorablement à la demande du président Donald Trump de participer militairement à la réouverture du détroit d’Ormuz par la force, tandis que l’Espagne a condamné les frappes américano-israéliennes contre l’Iran.
L’Inde, pour sa part, a adopté une position prudente, appelant à la désescalade en raison de ses intérêts avec toutes les parties. Toutefois, après l’escalade des attaques terroristes iraniennes contre les États du Golfe, le Premier ministre indien Narendra Modi s’est rendu aux Émirats arabes unis le 15 mai, où plusieurs accords de partenariat stratégique dans les domaines de la défense et de l’énergie ont été signés.
La question centrale est donc la suivante : comment la manière dont cette guerre se terminera influencera-t-elle la position hégémonique des États-Unis dans le monde ? Toute issue ou tout règlement affectera l’image de la puissance américaine : le déclin symbolisé par le retrait d’Afghanistan se poursuivra-t-il, ou bien les efforts du président Trump pour restaurer la puissance américaine porteront-ils leurs fruits grâce à l’augmentation massive des dépenses militaires, à sa doctrine de la « paix par la force » et à son succès dans le changement du régime politique au Venezuela ?
Si Washington sort de la guerre contre l’Iran après avoir atteint ses objectifs militaires et politiques — comme contenir Téhéran ou lui imposer un règlement selon les conditions américaines — l’image des États-Unis comme première puissance militaire mondiale capable de frapper ses adversaires, d’augmenter le coût de l’opposition à ses politiques et de protéger ses alliés sur plusieurs fronts sera renforcée. Cela consolidera sa position face à la Chine et à la Russie. En parallèle, Moscou et Pékin auront davantage intérêt à coordonner leurs efforts pour contrebalancer l’influence américaine.
En revanche, si la guerre se termine par un accord négocié ne réglant pas tous les différends entre Washington et Téhéran, ou après une longue phase d’usure, l’image des États-Unis pourrait être fragilisée, leur capacité de dissuasion affaiblie et les limites de leur puissance mises en évidence.
Concernant les relations sino-américaines, les deux pays partagent un intérêt commun à mettre fin à la guerre et à rétablir la navigation commerciale normale, la Chine étant le principal importateur d’énergie du Golfe. Cependant, Pékin ne soutient pas les exigences américaines et refuse de faire pression sur l’Iran pour qu’il les accepte, comme cela est apparu lors de la visite du président Trump à Pékin du 13 au 15 mai.
Cette position chinoise s’explique par les relations étroites entre Pékin et Téhéran, qui ont signé un accord de partenariat stratégique global en 2021. Toutefois, la Chine a également condamné les attaques terroristes iraniennes contre des civils dans les États du Golfe. Les deux puissances ont également intérêt à préserver la stabilité du système économique mondial et à éviter des perturbations majeures.
Ainsi, si la guerre contre l’Iran se termine par un accord ou une longue guerre d’usure, la leçon que pourrait tirer la Chine est que les États-Unis disposent encore d’énormes capacités militaires, mais qu’ils restent vulnérables à l’épuisement et ne peuvent pas toujours imposer leur volonté. Pékin pourrait alors chercher à renforcer sa présence économique et son influence au Moyen-Orient.
Quant aux relations avec la Russie, Moscou semble à première vue bénéficier de la hausse des prix du pétrole, de l’assouplissement partiel des sanctions américaines contre le secteur énergétique russe et du détournement de l’attention américaine de la guerre en Ukraine. Mais si la guerre contre l’Iran se termine par une victoire américaine nette, la Russie perdrait l’un de ses principaux alliés régionaux après la perte du partenaire syrien.
Si, au contraire, la guerre se termine par la négociation et une longue usure, cela pourrait offrir davantage d’opportunités au rôle régional et mondial de la Russie, d’autant plus que Moscou a condamné l’attaque américaine contre l’Iran au milieu de rapports évoquant un soutien politique, renseignementaire et peut-être militaire à Téhéran.
L’une des conséquences les plus importantes de cette guerre est l’ébranlement du concept d’un marché mondial unifié, remplacé progressivement par ce que l’on pourrait appeler une « mondialisation fragmentée ». Face à la réduction des approvisionnements pétroliers du Golfe, les pays européens se sont tournés vers le pétrole américain, tandis que de nombreux pays en développement ont accru leur dépendance envers la Chine, qui a utilisé une partie de ses réserves stratégiques pour répondre à leurs besoins énergétiques. Pékin pourrait exploiter cette situation pour renforcer ses relations avec des États partenaires et promouvoir un bloc économique utilisant des monnaies autres que le dollar américain.
Trois scénarios possibles
À partir de cette analyse, le système international pourrait évoluer selon l’un des scénarios suivants :
1. Le scénario de l’unipolarité et de la consolidation de l’hégémonie américaine
Une victoire américaine décisive renforcerait le rôle mondial de Washington, consoliderait la crédibilité du parapluie sécuritaire américain auprès de ses alliés, étendrait les accords de défense et les ventes d’armes, et raviverait les liens économiques et technologiques avec les États-Unis.
Washington pourrait alors chercher à redessiner les équilibres régionaux dans le Golfe et la mer Rouge, tout en travaillant avec ses alliés à réduire leur dépendance vis-à-vis des technologies et investissements chinois. Cela s’accompagnerait d’une pression politique accrue sur la Chine et la Russie et d’efforts renforcés pour contenir leur influence.
Dans ce scénario, Pékin et Moscou perdraient un allié régional important dans l’équilibre face aux États-Unis. Toutefois, même dans ce cas, l’unipolarité resterait relative plutôt qu’absolue, car Washington continuerait d’évoluer dans un environnement international marqué par la concurrence et la pluralité des rapports de force.
2. Le scénario de l’accélération vers un monde multipolaire
Si la guerre contre l’Iran se termine sans victoire américaine décisive, la position mondiale des États-Unis pourrait être fragilisée — même si elle demeure puissante — tandis que les rôles de la Chine et de la Russie continueraient de croître, accélérant ainsi la transition vers un ordre mondial multipolaire déjà amorcé depuis plusieurs années.
La Chine élargirait probablement ses relations commerciales et ses investissements, participerait aux efforts de reconstruction et donnerait un nouvel élan aux projets des « Nouvelles Routes de la Soie ». Pékin pourrait également jouer un rôle politique plus important, se présentant comme une puissance stabilisatrice et un médiateur crédible non impliqué militairement dans les conflits régionaux.
Dans ce contexte, la Chine pourrait faire face à un paradoxe stratégique : sa forte dépendance à la stabilité du Moyen-Orient pour sécuriser ses intérêts économiques et énergétiques contraste avec son refus de supporter le coût militaire de la protection des routes maritimes. Cela révèle sa dépendance structurelle persistante vis-à-vis du système de sécurité dirigé par les États-Unis dans la région.
Parallèlement, le rôle de la Russie dans la vente d’armes, le transfert de technologies avancées, les alliances anti-occidentales et la coopération stratégique avec la Chine et l’Iran devrait s’intensifier. Quant aux puissances intermédiaires, elles pourraient profiter de cette fluidité internationale pour renforcer leur autonomie stratégique et construire des alliances régionales plus souples et équilibrées.
3. Le scénario du désordre et d’un système mondial instable
En cas de reprise des combats, de destruction massive des infrastructures, d’extension géographique de la guerre et de poursuite du blocage du détroit d’Ormuz, les tensions entre grandes puissances et acteurs régionaux pourraient s’aggraver, provoquant de fortes perturbations des marchés, une flambée des prix du pétrole, des vagues inflationnistes mondiales, un ralentissement de la croissance économique et une détérioration sévère des économies des pays en développement.
Ce scénario serait également marqué par l’affaiblissement des institutions internationales, l’élargissement des conflits régionaux et internationaux et une dépendance croissante à la force militaire pour atteindre les objectifs politiques. Dans un tel environnement instable, la sécurité reposerait davantage sur la dissuasion mutuelle et la gestion permanente des crises.
Conclusion
À la lumière de ces éléments, personne ne peut prédire avec certitude la forme exacte que prendra le système international dans les années à venir. Toutefois, si l’on considère les tendances déjà observables depuis le début du XXIe siècle, le scénario le plus probable semble être celui d’un système multipolaire turbulent et instable.
Un tel système serait caractérisé par plusieurs centres d’influence et de pouvoir, avec une fragmentation croissante de la puissance mondiale. Chaque grand pôle chercherait à attirer le plus grand nombre possible d’États dans sa sphère d’influence. Certains formeraient un noyau dur autour de lui, tandis que d’autres resteraient dans des zones périphériques, coopérant avec plusieurs pôles simultanément.
Ces États périphériques deviendraient des terrains de compétition entre les grandes puissances, chacune cherchant à les intégrer à son orbite. Cette rivalité constituerait elle-même une source d’instabilité pour le système mondial, favorisant la multiplication des crises régionales et le maintien d’un climat d’incertitude internationale.
En définitive, l’histoire pourrait retenir que la guerre américano-israélo-iranienne a représenté le dernier grand test de la capacité des États-Unis à diriger l’ordre mondial et qu’elle a marqué un tournant dans l’émergence d’un nouvel ordre international plus complexe, plus fragmenté et moins stable.



